Posted in Le manuscrit perdu

Proust… Oh ! Désolé…

Longtemps on m’a envoyé au lit de bonne heure.

Toujours un rai de lumière que nul ne pouvait éteindre me tenait éveillé, et maman passait son temps à me dire « dors ».

[Note pour moi : Penser à expliquer ce début à la fin.]

J’ai désormais onze ans, et ce passage dans un autre âge me vaut de bénéficier chaque soir d’un surplus de temps qui m’a été refusé auparavant. Une demi-heure, ce n’est pas énorme, mais plutôt que de traîner de je ne sais quel côté à chercher comment perdre du temps, je me suis résolu à utiliser ces trente minutes à écrire.

J’ai d’abord songé à…
NON !! Je l’ai dit !!! Pas songé !!!
Vite avant qu’ils ne débarquent !

Oui, il faut que vous le sachiez, très souvent lorsque j’évoque en pensée une personne, un lieu ou un fait, surgit de quelque part un énergumène, probablement du fond de ma tête. Cet avatar de ce qui trotte dans mon esprit m’apparaît clairement, et je dois composer avec lui le temps d’un échange, dont le contenu m’échappe presque toujours et provoque en moi des bouffées d’interrogation et de surprise.
Au début, je les écoutais sans rien dire, et souvent sans même comprendre. Mais puisqu’ils s’invitent librement, je ne me gêne plus pour leur répondre, les remettre en question et les envoyer promener. C’est une forme de rébellion précoce, à moins que je ne sois progressivement en train de grandir et de remiser ces moments intimes et troublants au rayon des souvenirs d’enfance. Ils y rejoindront probablement tout ce qui m’habite et, je le sais, va déserter doucement le cours de ma vie. Les câlins sans fin et les rires éternellement recommencés, la douceur du sein maternel et la vibration profonde et apaisante de la voix de Papa.

Ces personnages qui s’invitent et s’incrustent ne me font pas de mal, et j’ai appris au fil du temps à accepter leurs visites. Peut-être même en suis-je friand.
Il y a parmi eux des visages qui me sont familiers, d’autres que je découvre tout en sachant qu’au fond de moi je les connais un peu. Papa, mon bien aimé paternel et ascendant, m’a expliqué que tous ces visiteurs puisent leur présence dans mes lectures.

– Tu vois, Minouchet, tout ce que tu lis laisse dans ta tête, et aussi dans ton cœur, une marque qui te semble fugace et incompréhensible, mais qui te construit aussi sûrement que les leçons de tes maîtres et les préceptes de tes parents.

Bon, il faut que je vous prévienne tout de suite, mon papa m’appelle Minouchet. Parfois, je pense que c’est ridicule, mais Grand-Père m’avait dit qu’il fallait profiter de l’entendre dire « Minouchet », parce qu’un jour, quand je serai devenu grand – enfin plus que maintenant –, je regretterai de ne plus entendre mon père prononcer ce mot dont je suis l’unique destinataire.
C’est vrai, je lis beaucoup. Trop d’après maman, mal d’après la vieille tante Adèle. Lorsque les piles de son sonotone sont neuves, elle découvre comme par enchantement que j’ai fait des progrès en lecture, et d’une manière générale en diction.

Excusez-moi, jeune homme, mais il me semble que vous avez fait un emprunt à mon œuvre !

– Moi ? Euh… Je ne sais pas. Je viens de parler de tante Adèle… Vous la connaissez ?

Pas la vôtre, mais j’ai connu une Adèle effectivement, il y a bien longtemps, dans une époque où les jeunes femmes parées de robes à crinoline s’égayaient dans les rues et les parcs, et moi je n’étais qu’un enfant, mélancolique et rêveur à l’ombre des fins peupliers de l’allée du parc et curieux de tout ce qui pourrait inspirer ma vie, les moments les plus secrets et troublants aux doux parfums d’exotisme discret, quand le vent faisait frissonner les feuilles et ridulait le bassin aux couleurs automnales que réhaussait l’entrelac doré des balustrades du kiosque, lieu d’où s’évadaient les notes de la fanfare aux cuivres étincelants, bois tout en rondeurs et tambours profonds, en une ponctuation douce et rythmée du souffle d’une…

– Euhhhh… Monsieur, vous ne respirez jamais dans vos phrases ?

– Non, rarement, mais c’est quasiment de naissance. Et j’aime bien écrire des phrases longues pour créer une langueur douceâtre et non dénuée d’humour dans mes romans, qui ne sont en fait que le récit d’une vie qui lentement et sans fin semble s’accrocher à la respiration d’une époque que je vois fuir sans espoir de la retenir, pas plus que…

– D’accord, c’est bon… Si ça continue vous allez écrire plus que moi, et c’est mon roman, Monsieur ?

Marcel Proust…

– D’abord, qu’est-ce que je suis censé vous avoir copié ? Vous ne manquez pas d’air, vous !

– Si justement. Vous m’avez fait un emprunt dans votre début jeune homme, et aussi des citations de mes titres bien sûr !

– Ah oui !!! Je ne l’ai pas fait exprès, et il faut m’en excuser, comme on pardonne à l’enfant qui amoureux d’une image ou de ce qu’elle évoque, la singe et l’imite, persuadé que de la copie reviendront à nouveau toutes les sensations si subtiles qu’il a connues à la lecture de l’original, moment de fièvre et de…

– Bon, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi ?

– Moi aussi j’adore les phrases longues, et j’aimerais comme vous manier sujets, verbes, noms et adjectifs, et aussi les…

Oui, je sais, et aussi les adverbes, les conjonctions de coordination, subordination, les épithètes et tout le reste. Mais bon, autant vous le dire, les éditeurs n’aiment pas trop les phrases longues, alors essayez de faire court cher ami. Et puis laissez tomber tous vos points de suspension, ça me fait penser à Céline !

– Ah, OK, même si je suis sûr que Céline vous aimait beaucoup. Vous deux, vous savez faire vivre vos phrases, et raconter vos vies comme si elles étaient irréelles. Moi j’aimerais bien y arriver… Mais pourquoi n’aimez-vous pas les points de suspension ?

Moi qui mets un point seulement en dernière extrémité, quand je ne peux pas faire autrement, comment puis-je aimer le point de suspension ? Trois à la fois !

– Je comprends votre point de vue, en effet. Puisque vous me semblez peu avare de conseils, est-ce que je peux vous poser quelques questions ?

J’aimerais mieux pas… Mais va pour le questionnaire. Toujours ce questionnaire… A croire que tout tourne autour de lui…

– Monsieur Proust, vous en pensez quoi vous que mon papa m’appelle Minouchet ?

Si je vous disais le nombre de surnoms et sobriquets qui me sont attribués, une seule phrase n’y suffirait pas.

– Même une des vôtres ?

Même la plus longue. Vivez avec vos surnoms, jeune homme, enfant au destin que l’avenir ténébreux ou lumineux amènera dans de contrées au-delà d’un horizon gris et humide, dans l’antre muet et confus des…

– OK, je vous laisse continuer. A un de ces jours !
Je vous avais prévenu. Il faut toujours qu’ils fassent des remarques, sur tout et tout le monde. Ils apparaîtront encore je le crains, mais ne m’empêcheront pas de dérouler le fil de mon propos, jusqu’à la fin. Alors reprenons.

Cet été, un voyage dans la maison où vivait mon grand-père m’a donné mille occasions de vivre avec tous ces esprits un peu fous et pas toujours très clairs. C’était, il me semble, ce que l’on peut appeler dans les romans que je feuillette en cachette à la bibliothèque, une sorte de chemin initiatique, un « road book » campagnard et statique.

Pour que les années ne gomment pas cette vie que je sens fugace et temporaire, je trace sur mon cahier le cours de cet été particulier qui me révéla tant de choses, et me vit croiser une multitude de chemins.

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