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Leclerc, l’épicier de Landerneau qui entre dans les familles en les forçant à se déplacer

Le premier Leclerc, Landerneau devient le centre des centres…

Edouard Leclerc fait son blé avec ses biscuits…

Des années déjà que « l’épicier de Landerneau » semait la zizanie dans le monde traditionnel de la distribution. D’abord des biscuits, de simples biscuits, plutôt bons il faut le dire, mais qu’il vendait 30 % moins chers que les autres épiciers, car il se fournissait directement à l’usine. Et de biscuits, il n’en manquait pas l’ancien séminariste au nom si commun partout en France. Édouard Leclerc, il y en a dans chaque région, chaque ville. Ce n’est pas un homme de l’art, qui serait épicier de père en fils depuis dix générations, juste un bon catholique breton à l’esprit vif et au caractère bien trempé qui veut faire avancer les choses et baisser les prix. Et puisque son discours ne passait pas, il a retroussé les manches et s’est fait épicier. Seul. Puis accompagné de quelques partenaires qui ont essaimé dans la région. Mais le boom, la révolution, ce ne sont pas les centaines de commerces appliquant les principes Leclerc du début de nos années 1960, mais bien l’ouverture, à Landerneau évidemment, d’un magasin plus grand, un « Super Centre » où tout sera différent et rien ne sera plus jamais comme avant. Un supermarché, l’aboutissement de la logique de distribution.

La mutation du petit commerce Breton…

Les temps s’annoncent durs pour nos petits commerçants de quartier. La crémière au lait ribot si frais, le poissonnier jamais avare d’une blague bien grasse, le boucher aussi rouge que sa viande mais qui vous découpe un cochon en deux temps trois mouvements. Tous ces accents, ces odeurs, ces petits rendez-vous d’un quotidien fait de bonjours à la voisine, de crème fraîche servie à la louche et de lait dans la berthe… Tout commence en ce jour de 1965 à changer doucement. Le panier deviendra Caddie, la petite course pour aller chercher la plaquette de beurre qui manque deviendra occasionnelle, puis rare, et pour finir une corvée. Heureusement que l’on a acheté une seconde voiture, car c’est elle qui nous transporte dans ce lieu où tout est possible et où rien n’est inaccessible.

L’heureux temps où les paysans aimaient Leclerc

Les paysans, pas encore agriculteurs, pourront vendre leurs produits, car Édouard n’a pas oublié ses motivations premières, et il soutient sans retenue les mouvements paysans, les revendications – pourvu que ça dure – de ceux qui veulent produire, vendre, consommer. Et quand, en 1978, il sauve des abattoirs des Côtes-du-Nord d’une faillite imminente, est-il conscient qu’il donne naissance à ce qui deviendra les marques de distributeur ?

… Et les courses chez l’épicier, ou ailleurs

Mais à côté des centres commerciaux qui fleurissent un peu partout, il y a encore, pour quelque temps, l’épicier du village ou du quartier. On y va parce que le jeudi c’est lui qui a les meilleures galettes, parce que son beurre vient de chez un fermier que l’on connaît… ou pourrait connaître. On s’y rend également parce que les Malabars et roudoudous y trônent à côté de la caisse, et que s’il reste de la monnaie… Mais surtout, on y retrouve une sorte de racines que l’on veut garder en soi. C’est une vieille dame qui de son accent si particulier égrène la litanie de ceux qui sont morts, pas en forme, ou tristes. Le petit-fils a réussi ses études et il ne reprendra pas la ferme du père, la fille s’est mariée avec un étranger. Pensez donc, on est à Bréal et il est de Saint-Thurial (six kilomètres) ! Pour certains, et ils sont nombreux, la ville est loin. Pas forcément en nombre de kilomètres, mais loin dans la tête. Quimper, Brest, Saint-Brieuc, Rennes ou Redon sont parfois à portée de car, et les enfants y vont tous les samedis, mais pour les générations plus anciennes, la force de l’habitude est là, qui limite le champ de vision et d’intérêt au canton, parfois moins. L’évolution se fait à marche forcée, et suivre le pas n’est pas évident pour tout le monde.

Un marché parallèle… où les Bretons se rencontrent

Il y a l’épicier, le boucher, la marchande de légumes, et il y a le reste, un marché parallèle. Mais contrairement à ce que dit la géométrie, ce monde est plein de parallèles qui se rencontrent. Habitués à vivre « entre eux », nos parents ont développé un « savoir-vivre » du partage, de la bonne affaire. Un cochon est tué, un veau abattu, et ce sont des caisses de viande qui sont vendues à des prix défiant toute concurrence. La famille, les amis, l’institutrice, tous en profitent, d’autant que les congélateurs débarquent dans toutes les caves et toutes les remises. L’un produit des volailles, l’autre des pommes de terre, et ceux qui ont rejoint le monde de l’entreprise apportent leurs connaissances. On fait une dalle, on monte un mur, on trouve ici et là le lot pas cher, la pièce d’occasion comme neuve.

C’est une économie parallèle qui, vestige de ce qui existait « avant », permet d’économiser sur tout. Et ça tombe bien, car il paraît que nous sommes… économes. Les gens des côtes ne sont pas en reste. Les marins vendent volontiers la godaille, ces poissons qu’ils reçoivent en plus de leur part sur les ventes, et dès que la marée atteint des coefficients proches des trois chiffres ou plus, l’estran est envahi par une foule de pêcheurs à pied. Ceux qui ont un bateau posent quelques casiers, traînent une ou deux lignes, et les homards et les bars qui ne finissent pas dans les assiettes familiales vont faire le bonheur – rémunéré – de quelques restaurants.

Nous, nous attendons la fin de semaine, et armés du parfait attirail du pêcheur à pied, nous traquons les coquillages que la nature veut bien laisser traîner à notre portée. Les espèces nobles sont pour les connaisseurs, ceux qui se lèvent tôt et vont directement au bon endroit, un lieu qu’ils gardent secret.

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