Posted in Histoire de la Bretagne

Histoire de la Bretagne : les Bretons, des origines aux années 70

C’est un royaume ancien, un lieu de légendes. C’est aussi une terre différente, comme si sa singularité venait de sa position, au bout du bout des terres, du côté du soleil couchant.

Les premiers Bretons, les néanderthaliens !

Il y a le granit, les landes battues par les vents et les Bretons. Sauf que ces hommes originaires des îles du Nord ne sont pas là depuis aussi longtemps que les ajoncs et les bigorneaux. L’Armorique, car c’est le nom de cette terre, est peuplée depuis la nuit des temps, et partout des vestiges résistent aux siècles et témoignent d’une occupation. Les premiers habitants des lieux sont néanderthaliens, vers 450000 av.
J.-C., et déjà différents des autres, avec un faciès propre à la région. Les mégalithes que l’on croise, à Carnac ou ailleurs, au détour d’un chemin forestier ou sur l’étendue désolée d’un bord de mer, sont nombreux et anciens et témoignent de rites, de croyances mais aussi d’une part de mystère et de surnaturel que les siècles ne feront que préserver, magnifier. Suit la lente évolution vers l’homme. La terre se transforme au gré des changements climatiques, le Massif armoricain est érodé par le temps et les éléments. César et son armée envahissent la Gaule, et rien ne distingue l’Armorique des autres régions, à part peut-être un petit village quelque part du côté d’Erquy ou de Perros-Guirec, qui bien entendu résiste à l’occupant…

De la Bretagne à la France

Puis, l’Empire s’effondre, les envahisseurs se ruent depuis les lointaines contrées sur sa dépouille encore fumante et les Bretons venus de leurs îles britanniques en font autant. Vers le Ve siècle, l’Armorique devient Bretagne, le Breton est né, et l’histoire peut commencer. Il faut l’admettre, même si cela fait mal aux bons Français que nous sommes, les coutumes et la langue de nos ancêtres venaient tout droit d’outre-Manche. Et puisque nous en sommes à tordre le cou à quelques légendes ou rêves, il faut dire que jamais la langue bretonne n’a eu le moindre caractère officiel, et le passage s’est fait directement du latin au français. Suit le royaume – les royaumes – de Bretagne, avec ses guerres, ses rois, Anne bien sûr, duchesse et reine, mais cette histoire-là est si longue…

La Bretagne des marins, puis de l’oubli

Carte de la Bretagne au Moyen-Age.
La Bretagne au Moyen-âge. (DR)

Devenue française en 1532, la Bretagne est alors un lieu d’échanges très actif, avec les ports qui commercent et drainent de multiples richesses et créent des fortunes colossales. On est loin du marquis de Pontcallec de Que la fête commence, et si les hobereaux de l’intérieur des terres lui ressemblent parfois, les châteaux et demeures qui apparaissent alors témoignent de bien des réussites. Nobles, armateurs, commerçants, corsaires, scientifiques portent haut les couleurs à l’hermine.

Mais les affaires maritimes sont dépendantes des nations voisines et de la paix, et celle-ci étant toujours précaire, surtout avec le voisin anglais, la pointe bretonne voit peu à peu s’échapper une part de sa puissance et de ses richesses. La mer retourne aux pêcheurs, les terres aux cultures ancestrales, le pays est loin de Paris, ne mène nulle part et n’est pas lieu de passage, et les Bretons se retrouvent dans une sorte d’enclave sans avenir. Uniquement un passé. Ce passé fait de rois mythiques, de fées, de chevaliers, d’épidémies et de pauvreté. Une image qui perdurera longtemps, jusqu’au XXe siècle.

Au pays de Bécassine

Alors s’installe partout en France une image du Breton pas vraiment flatteuse.

C’est Bécassine, née en 1905, qui incarne la bonne, gourde sans cervelle ni bouche, qui deviendra pour beaucoup de Français l’archétype du Breton. Et il y a les « ploucs », dont on se plaît à dire qu’ils tirent leur nom de tous ces paysans venant de localités avec des noms en « plou… ». La télé, nouvelle arrivée dans les foyers, montre les femmes de pêcheurs qui, à Ouessant ou Sein, attendent au bout de la jetée leur mari ou leur fils partis en mer et qui n’en reviendront peut-être pas. La coiffe se porte triste, le calvaire n’est pas que de pierre, et tout concourt à entretenir un mythe à la vie dure. Il y a une part de vrai, bien sûr. Le confort tarde à venir dans les coins les plus reculés, et l’avenir ressemble pour de nombreux hommes à celui que vivent leurs parents : reprendre le travail à la ferme ou sur le pont d’un chalutier.

La culture Bretonne, aussi résistante que le granit

Mais en est-il autrement pour le Ch’ti de 14 ans condamné à rejoindre le carreau de la mine, le tâcheron provençal toujours entre deux saisons, deux précarités ? Et les Savoyards, les Basques, les Auvergnats, les Morvandiaux ? Mais le Breton a ceci de différent qu’il se réclame d’une culture, d’une origine, voire, pour certains, d’une nation différente. C’est à lui que l’on interdit de parler une langue autre que le français, de revendiquer une différence. Puis, il y a cet attachement aux racines, à une certaine idée de l’identité, qui laisse suspecter toutes les dérives, y compris les pires au moment de la Seconde Guerre mondiale. Et la religion, si inscrite dans les gènes qu’elle peut sembler bondieuserie. Et le caractère, fait du granit dont on bâtit les églises, et aussi souple qu’un vieux qui a passé 50 ans plié en deux dans ses champs.

Le renouveau breton, une région d’intelligence et de conquêtes

Avec les années 1960, et surtout 1970, tout va changer. Oubliée Bécassine, d’autant plus que bientôt, en 1979, Chantal Goya en fera une héroïne plutôt sympathique.

Stivell, Hélias, Marielle et les BZH…

Alan Stivell, Pierre-Jakez Hélias, Schoendoerffer avec son Crabe-tambour, Jean-Pierre Marielle en peintre plus ou moins « maudit » dans Les Galettes de Pont-Aven vont conjuguer l’acceptation d’un passé chargé de ruralité et de croyances dépassées et la revendication de la culture qu’il porte en lui. Quand un peu partout dans les autres régions, le port des tenues que l’on baptise avec un soupçon de dédain « folkloriques » est réservé à quelque érudit local ou groupe du troisième âge en mal de racines, le Breton, jeune ou moins jeune, arbore fièrement son « BZH » à côté de la plaque arrière de sa voiture. Même ceux qui ont quitté le pays, et bien entendu quelques touristes en quête peut-être d’exotisme, réaffirment leur « bretonnitude » avec fierté. Qu’importe alors que la plupart, qui ne connaissent du breton que « kenavo », ignorent « Breizh » et traduisent les trois lettres par « Bretagne Zone Heureuse ». Après tout, ils n’ont pas tort. Il faut dire que les choses ont changé.

La conquête de l’Ouest est passée par là, avec ses routes nouvelles, ses villes qui se développent rapidement, l’attrait qu’exercent les lieux sur tous ceux qui cherchent des opportunités. Les industriels et les commerçants bretons lorgnent ailleurs, sur les autres régions, et vont tisser bientôt des empires. Les paysans âpres au gain vont gérer, imposer leurs produits, leurs méthodes. Les étudiants, eux, vont trouver sur place les emplois qui leur éviteront un douloureux exil.

Naître, grandir en Bretagne dans les années 60

La région est parsemée de cliniques, dont beaucoup sont privées, et les enfants naissent dans de bonnes conditions. Les « bonnes soeurs » sont nombreuses, un peu infirmières, un peu aides-soignantes, secrétaires et gardiennes du temple avec leur coiffe et leur tenue qui n’a guère évolué depuis le début du siècle. Les sages-femmes accouchent, les médecins sont des notables et les mères prennent le temps… quand elles ont le temps. Épouses de cadre ou de fonctionnaire, voire d’ouvrier, elles sont « femme à la maison » et se chargent de faire en sorte que rien ne manque et que l’intérieur soit bien tenu. Et si leur mari est l’un des nombreux agriculteurs – on dit encore paysans –, il faudra bien vite regagner l’étable au moment de la traite, la basse-cour pour s’occuper des volailles et les champs dès que la charge de travail sera importante. Et elle l’est souvent. Alors la grand-mère langera les petits, le grand-père surveillera les plus grands. Mais les temps changent et désormais les nouvelles entreprises se féminisent, permettant d’apporter dans les foyers un second salaire souvent bien utile.

Les femmes au travail chez Citröen, vers Rennes.
Les femmes au travail chez Citröen, vers Rennes, dans les années 70. (DR)

Chez les marins, c’est autre chose. Les pêcheurs, qu’ils partent à la journée ou plus longtemps, ne voient que de loin leur famille souvent nombreuse grandir et vivre. Les gars de la Mar-Mar, la marine marchande, sont absents des mois et le chef de famille est « une » chef. Elle se démène avec l’école, les médecins, l’administration, la médisance des unes et l’envie des autres. L’argent chez eux ne manque pas, même si déjà les navires se font moins gourmands en équipage et même si celui-ci commence à venir de pays où la main d’oeuvre est moins chère, plus corvéable.

Pour les femmes de marins de la Royale, travailler est impossible. Elles sont aujourd’hui à Brest ou Lorient, dans trois ans au plus tard à Toulon ou Cherbourg, puis peut-être les nouvelles installations du Pacifique, un atoll où l’on parle de tester les bombes atomiques.

La naissance, c’est ensuite un baptême, car même si l’on n’est pas très pratiquant, on fait baptiser son enfant, et c’est l’occasion de réunir la famille. Il y a ceux du village, d’autres qui ont rejoint une grande ville voisine parce que les nouvelles usines embauchent à tour de bras, et les émigrés, ceux qui, à cause d’une mutation ou par désir de sortir d’un quotidien sans avenir, sont partis travailler ailleurs.

Les générations se croisent, s’entrechoquent, les coiffes voisinent avec les permanentes, les bretelles à l’ancienne côtoient les costumes en alpaga.

Partagez !