Posted in Marcel Sinistre

Est-ce bien Sigmund qui me domine ?

Le lendemain, Lucile arriva à 9 heures pour ses séances de ménage. Celui du bureau fut expédié avec le même rituel qui semble avoir été inscrit dans ses gênes à force de répétition.

D’abord vérifier où je suis en train de consulter, pour s’occuper du bureau resté vide, puis passer méticuleusement tout en revue. Parfois Sigmund s’est laissé aller sur le côté, victime d’un courant d’air malicieux ou d’une attache mal posée. En fait, je ne suis pas certain que le vieil homme barbu dont le portrait joue à la statue du commandeur, pendue au mur entre mon diplôme et une reproduction d’un dessin de Picasso soit vraiment le grand Sigmund Freud. Je pourrais le vérifier sans aucune difficulté, simplement en ouvrant l’un des nombreux livres qui sur les étagères de ma bibliothèque rappellent que j’ai passé du temps à étudier ce dont je parle, et surtout ce que j’entends, mais je ne le fais pas. Après tout, la figure tutélaire devant laquelle tous les patients marquent comme une sorte de déférence n’est peut-être que le portrait qu’un photographe de studio a fait sur un plateau hollywoodien lors du tournage d’un navet consacré à la vie du grand homme. Parfois je tremble à l’idée que l’un d’eux, plus féru de cinéma que les autres, ou peut-être conduit par la curiosité à chercher sur son ordinateur, ne se rende compte de cette supercherie bien involontaire. Qui reconnaîtra-t-il ? Un quelconque figurant de série B, un écrivain plus ou moins alcoolique couchant sur le papier ses rêves marins et ses souvenirs embrumés par le mauvais rhum et les cigares cubains ?

Faudra-t-il alors que je plaide le second degré de la chose, ou que je me lance dans une explication vaseuse du style « c’est fait exprès pour voir si vous suivez » ?

Le bureau du psy est net à défaut d’être clair, et la très dévouée Lucile peut, d’un coup de chiffon, lui redonner chaque jour un éclat qui inspire confiance aux visiteurs. Le cuir du divan sent bon… le cuir. Le parquet et les meubles cirés la font pester chaque mois quand elle doit renouveler la couche d’encaustique, mais leur odeur contribue certainement à générer dans tous ces esprits perturbés et fermés le début d’une sensation de bien-être propice aux épanchements.

Quand vient le tour du bureau du privé, c’est un autre monde qui s’offre aux yeux. Dans un certain sens, la tache de Lucile est beaucoup plus simple, car pour pouvoir promener son chiffon sur le bureau, il faudrait que subsiste une trace de ce bureau. Tout n’est que tas de documents, classeurs, cahiers et objets qui dans un ordre que moi seul connais s’empilent.

Pas de divan, pas de cuir, et aucune odeur de cire. Les armoires sont métalliques, elles recèlent au moins autant de secrets que les oreilles du psy ont pu en entendre pendant toutes ces années, et les clés des serrures ne sont pas là que pour la décoration.

Comme la plupart des clients et patients que je reçois, j’ai moi aussi deux visages, et s’ils n’étaient revendiqués par un seul nom sur la plaque apposée sur la porte d’entrée, on pourrait penser qu’exercent ici deux personnes aux caractères et méthodes diamétralement opposés.

Pas de salle d’attente, pas de bureau d’accueil dans lequel une secrétaire forcément gironde, blonde, et omnipotente jouerait un second rôle féminin.

Quoique…

Lorsque Lucile vient tôt, il arrive très souvent que je me sois pris par aucun rendez-vous, et tandis que je traite mon courrier et organise la journée, la discussion échappe au traditionnel constat de la médiocrité des programmes télé ou de la météo, et la femme au balai et à la blouse grise devient un peu l’assistante de son privé de patron.

Jamais rien de ce qui s’échange dans le bureau de Sigmund ne transpire, mais j’avoue que parfois le fait d’exposer à une personne extérieure à l’affaire ce qui tracasse le privé m’est agréable, à défaut d’être toujours utile.

– Dites-moi, Lucile, vous croyez ?

– Je crois quoi ?

– Heu… En Dieu ?

– À votre avis ? Quand on est femme de ménage, que l’on voit tout ce que l’on a vécu et que l’on ne voit pas ce que l’on pourrait vivre d’un peu mieux, est-ce que l’on peut croire facilement qu’il y a une justice sur terre et que celui qui nous l’a rendue était un tant soit peu bienveillant ?

– Je ne parle pas du quotidien, je parle de ce qu’il y a au fond de vous.

– Bon, mais là vous commencez à me perdre. On est où au juste ? Dans la partie ménage ou la partie psychothérapie ?

Parce que vous comprenez, Docteur, j’ai besoin de repères, vous le savez bien. Je ne peux pas parler, comme ça, ex nihilo.

– Heu…

– Eh bien oui, à partir de rien.

Même si Lucile et moi nous connaissons depuis plusieurs années, il reste des habitudes, des rituels, que nous avons conservés depuis le début. Elle sait très bien que je ne suis pas médecin mais persiste à me donner du « docteur », et je continue à marquer chacune de ces locutions latines d’une réaction qui plus que de montrer mon ignorance est une invitation pour qu’elle m’étale ses connaissances.

– Alors oui, si vous ne comptez pas la vraie vie, celle de tous les jours, je crois bien que je crois.

– Mais à quoi cela sert-il de croire en quelque chose si vous ne croyez pas que cela peut changer votre vie ?

– C’est juste une manière de me dire que autrement, ailleurs, et à une autre époque, les choses auraient peut-être pu être différentes.

– Meilleures ?…

– Différentes…

– Vous voulez que l’on en parle ?

Nous n’en avons pas parlé.

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