Posted in Marcel Sinistre

François Lévèque, avec un accent grave…

– Je viens vous voir pour le père.

– Votre père a disparu ?

– Oh non, il est toujours au même endroit.

– Alors vous avez un problème de relations avec votre père ?

– Oh, vous savez, il est mort il y a quinze ans.

– …

– Non mais quand je parle du père, ce n’est pas de papa, c’est du père Lévèque (un nom d’emprunt, vous vous en doutez, et sans le tréma sur le deuxième e car c’est vraiment pénible à écrire, il faut appuyer sur la touche ^ à droite, puis e à gauche, et si on se trompe, on obtient un e^ qu’il faut ensuite corriger), le curé de la paroisse. C’est un homme en or, tout serviable, toujours présent, mais il a disparu, et j’ai peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose.

La machine avait été lente à préchauffer, avait connu quelques hoquets au démarrage, mais croyez-moi, une fois partie, ce fut un diesel que rien ne put arrêter.

– Vous voyez, Professeur, j’ai entendu parler de vous par le facteur. Il est abonné – enfin « abonné »… vous voyez ce que je veux dire – à des revues. Un peu tout, ça dépend de ce que les habitants qui sont sur sa tournée ont commandé, et bien sûr il change tous les mois parce qu’autrement il y aurait une enquête à la Poste. Donc il avait « reçu » Psychologie Magazine et il y avait un article sur votre spécialité alors quand il me l’a donné, parce que lui, la psychologie… Je me suis dit que c’était exactement ce qu’il me fallait.

– Bien sûr, Madame Horsol, mais pour une disparition, la première chose à faire est d’aller voir la police, et même avant tout de contacter la hiérarchie de votre curé. Peut-être est-il tout simplement en séminaire, enfin, je veux dire au séminaire, ou quelque part dans une cellule.

– Ah non, Lieutenant, c’est un homme honnête, et même un saint homme, et en plus il ne regarde jamais les petits garçons, si vous voyez ce que je veux dire. Lui, ce serait plutôt les femmes autour de la quarantaine, comme Madame Delbesque, qui en plus lui tourne autour comme une chatte en chaleurs. Mais croyez-moi, il résiste toujours à la tentation de la chair, je le sais. Alors le jeter en cellule, je ne vois pas pourquoi. Quant à l’évêché, ils se réfugient derrière leurs secrets, et rien ne bouge.

– Euh… Quand je disais cellule, je pensais plutôt à un monastère voyez-vous…

– Et la police, quand je les ai vus, il y en a eu un pas malin qui n’a rien trouvé de mieux à me dire que « c’est pas catholique, votre histoire ».

– Le fait est…

– Vous aussi vous ne croyez pas ?

– Si si, je vous crois.

– En Dieu ?

– Euh…

– Forcément, psy et flic, vous cumulez ! Déjà séparément, tous des mécréants, alors un psy qui est détective, à part Simon Freud et Nestor Burda, votre lecture des Écritures ça doit être du joli !

– Sigmund, et Burma… Et puis chère madame, vous avez posé un acte en entrant ici, et c’est vous qui en êtes l’auteur, pas moi.

– Acte manqué, Maître, acte manqué…

– Vous voulez en parler ?

– Non non, ça va très bien, pas besoin d’un psy.

– Parler de votre curé, Madame, de votre curé.

Et elle me parla de ce fameux père Lévèque, cet homme si charmant, si beau, si cultivé, si tant de choses que s’en devenait louche. Soit il était réellement cette image pieuse et lisse, mais sa disparition était alors inquiétante, car un tel modèle de perfection ne peut pas disparaître autrement que trucidé, accidenté ou atteint d’une maladie aussi soudaine que fatale ; soit la miss Horsol était en train de décrire l’homme dont elle était amoureuse, transie et inconsciente certes, mais profondément amoureuse c’est certain.

Il avait une petite quarantaine d’années, était issu d’une famille bourgeoise dont la fortune lui assurait un train de vie un peu au-dessus du maigre quotidien du prêtre de base, et ses études supérieures faisaient de lui un convive recherché dans tous les dîners, un puits de science dans lequel toutes les femmes auraient été prêtes à plonger, et une référence morale et spirituelle respectée par tous, jeunes et vieux, riches et pauvres.

François Lévêque, car il avait aussi un prénom, était curé de la paroisse depuis cinq ans. Comme bien des prêtres de la nouvelle génération, il avait eu une vie civile avant de revêtir la tenue d’hommes d’église. Madame Horsol en ignorait l’essentiel, mais elle livra à sa manière quelques pistes.

– Vous savez, Nestor, les curés ne sont plus ce qu’ils étaient. Avant, on les prenait chez leurs parents à dix ans, ils faisaient le petit et le grand séminaire, et on avait de bons curés de campagne pas pénibles et aux petites manies bien sympathiques. Une vraie bénédiction… Les jeunes, parce que François, enfin je veux dire le père Lévèque, c’est un jeune avec ses quarante et un ans et sa petite voiture de gamin, c’est plus pareil. Ils ne veulent pas de bonne, mais je les vois bien regarder les femmes. Avant, vous comprenez, tout le monde y trouvait son compte, la bonne et le curé, mais maintenant c’est différent.

– Parce que votre père Lévèque est un homme à femmes ?

– Ah ça non, votre Honneur, il ne m’a jamais regardée !

– Euh…

– Jamais !

– Oui, j’ai compris, mais est-ce que cela signifie qu’il ne regarde jamais une femme ?

– Là je vous vois venir… Bien entendu, un curé, donc des enfants de choeur, donc un pédéphile…

– Un quoi ?

– Un pé-dé-phile, Marcel, un PE-DE-PHILE !

– Vous voulez dire un pédophile ?

– Non, je ne veux rien dire.

– Sous-entendre peut-être ?…

– Écoutez, cher ami, je veux juste vous dire que notre curé n’a pas toujours été curé, qu’avant de s’occuper de nos âmes il s’occupait d’argent, de beaucoup d’argent, quelque chose comme ceux que l’on voit en prison de temps en temps.

– Banquier ?

– Non, pire encore…

– Braqueur ?

– Un truc qui rapporte encore plus, mais sans risque…

– Trader !

– Mais non !… Notaire !

Donc François Lévèque, avant de s’occuper des bagues au doigt et extrêmes onctions, avait donné dans le contrat de mariage et le testament. Une manière de voir tous les aspects des choses…

– Notaire… comme un notaire ? Avec étude cossue, grosse Mercedes et maîtresse hors de prix ?

– Bordel de merde ! Sinistre, vous n’êtes pas marrant ! J’ai dit notaire, pas Notaire. Il a fini les études mais n’a pas voulu rentrer dans ce système, et il a préféré aider son prochain autrement qu’en en faisant un proprio pourri qui ponctionne de pauvres gens ou en l’aidant à échapper au fisc !

En l’espace d’une phrase, la très pieuse et respectable Ginette venait de dévoiler un tempérament peu en phase avec un enseignement, fut-il du Christ.

Règle première : essayer de faire sortir de manière spontanée et si possible sans qu’il en ait réellement conscience, des traits de caractère que l’interlocuteur ne souhaite ou ne peut révéler.

Et la, le moins que l’on puisse dire est que la règle avait montré bien des choses.

– Excusez-moi Madame Horsol, mais ce sont là des propos bien peu chrétiens que vous tenez.

– Faites excuse, Hercules, mais dire bordel de merde, c’est certes peu poli, mais cela n’offense en rien Dieu.

Cette mise au point faite, le reste de la conversation fut plus simple. Ginette, libérée, se mit à décrire en long et en large la vie de la paroisse, et la sienne. C’étant affranchie du politiquement correct, elle n’avait de compte à rendre qu’à elle-même, et à mon avis il devait y avoir de sacrés arriérés.

– Je ne l’ai jamais dit, Monsieur Sinistre, mais il y a derrière tout cela une affaire qui me chagrine. Chagrine n’est d’ailleurs pas le terme approprié, car cette histoire me mine, me sape et me détruit, et je ne vois plus dans mon miroir que l’ombre d’un rêve, les remugles d’un destin.

Quand je vous disais que mon métier a de l’avenir…

Règle numéro deux : savoir jongler avec ses propres identités avant de prétendre s’intéresser à toutes celles de l’autre.

– Vous voulez que je vous en parle ?

– En avez-vous envie ?

– En ai-je besoin ?

– Probablement…

– Alors mon acte ne serait pas manqué… ?

– Quel acte ?

– Être venue chez vous et pas chez un autre enquêteur.

– Cela dépend de ce que vous cherchez.

– Ma vie…

– Et celle du père Lévèque…

– C’est la même chose. Je n’ai pas le courage de me chercher, alors je vous paye pour chercher un autre… et me trouver.

– Mais parfois on trouve des cadavres.

– Ne croyez-vous pas que mon placard en est suffisamment rempli ?

– Vous seule les connaissez.

– Et que trop, trente ans que je les ai vus entrer, et même s’ils ne sont guère causants et ne sortent pas, je les entends comme je vous vois et les vois chaque fois que je respire.

– Ils ont un nom, un visage ?

– L’un s’appelle Regrets, il a le visage d’une enfant dont les rêves sont partis, car ils étaient trop beaux, trop forts, et que rien en elle ou autour ne pouvait les supporter et les accepter.

Son frère est Espoir, et chaque jour que je vis, moi la petite fille devenue femme, il grossit, engraisse jusqu’à ne plus pouvoir bouger, ni même respirer. Chaque matin, à son réveil, la petite fille devenue femme se regarde dans sa glace, et dans la nuit un peu plus de ses espoirs sont partis dans le placard, nourrir la bête immonde, tandis que Regrets, ramassant les miettes, baisse un peu plus la tête, triste à en mourir au fur et à mesure qu’elle vieillit.

– Et vous comptez ouvrir le placard, les libérer… Vous en libérer ?

– Je ne compte rien, car il ne reste rien à compter. Trier, classer, ordonner pour compter serait une perte de temps si importante… Et pour quoi ? Pour qu’ils soient encore plus forts, plus présents ? Pour que la question « Quoi de bon ? » devienne « À quoi bon ? »

– …

– Voulez-vous chercher le père Lévèque pour moi ?

– Oui.

– Puis-je venir vous voir régulièrement pour faire le point ?

– Oui, bien sûr.

– Alors à demain, 18 heures, dans le bureau de votre choix.

– Une préférence ?

– Bof, après tout… Le whisky du privé allongée sur le divan du psy… Pas très catho allez-vous dire, mais comme vous n’êtes pas un enfant de choeur…

– Non, je ne vais rien vous dire, c’est vous qui le dites, et vous seule.

Ginette Horsol ne prit pas le manteau qui de toute façon n’avait pas quitté son bras gauche, elle saisit le sac à main qu’elle avait posé sur ses genoux, et se dirigea vers la porte, un peu plus droite que lorsqu’elle était entrée, beaucoup plus déterminée certainement. Et plus rouge aussi.

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