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Marcel Sinistre, psychothérapeute, enquêtes privées…

plaque marcel sinistre psy détective privéChaque jour, Lucile Desjours vient au cabinet. De 9 heures à 9 heures 30, elle fait le ménage, puis je la reçois en consultation. C’est grâce à elle que depuis sept ans ma plaque porte en dessous de la mention « psychothérapeute », le « enquêtes privées » qui a dû vous faire sourire – vous aussi – quand vous venez de le lire, et que je préfère nettement au traditionnel « détective privé ».

C’était un matin, un lundi je crois, et je venais d’ouvrir la porte du cabinet où, depuis quelques années, je soulageais ce que le quartier comptait de douleurs bien rentrées et confinées devant un divan, dont il faut bien dire qu’il était plus souvent occupé par mes siestes que par des patients prêts à débourser 50 euros pour une demi-heure de lâcher-prise.

Lucile Desjours m’attendait sur le palier, et elle me suivit dans le couloir. La lumière n’avait même pas encore atteint tous les coins de l’appartement qu’elle commença son déballage.

Avant toute chose, et pour que quelques âmes aussi attentionnées que sensibles et retorses ne me fassent pas de mauvais procès, Lucile ne s’appelle pas Lucile, c’est évident, donc je ne trahis aucun secret. Et puis de toute façon, si vous lisez ce genre de bouquins, c’est que l’immiscion dans la vie privée des gens ne vous pose pas de problème, car si tel est le cas, allez plutôt lire les contes de fées et les thèses sur l’élevage des vers à soie. J’ai l’air de m’énerver pour trois fois rien, mais il faut que nous mettions les choses au clair. Tout ce que je vais vous dire est vrai, mais d’une certaine manière seulement, et le « certaine », si vous le permettez, sera à ma seule discrétion.

Donc Lucile entra à ma suite, et le divan fut pris d’assaut dans les dix secondes par son postérieur callipyge. Moi qui ai l’habitude de faire un café, puis de parcourir les pages sportives de Ouest France – nous sommes à Rennes – en attendant que la création de Bill Gates en finisse avec un démarrage chaque jour un peu plus long et fastidieux, je me trouvai pris de court, et n’eus d’autre alternative que de lui accorder mon précieux temps.

– Heu… Bonjour Madame.

– Bonjour Docteur je viens parce que il faut que je vous parle car c’est important et si je ne le fais pas je vais le tuer ou me tuer ou tuer les deux et ça ne peut plus durer vous comprenez parce que tout ce qu’il me fait endurer c’est plus que je ne peux supporter et même si je suis patiente il y a des limites et là il les a dépassées et il ne pouvait pas me faire ça à moi surtout après treize ans vous comprenez.

– Heu… (je dis souvent « Heu… », il faudra s’y habituer) d’habitude je comprends, et même assez vite et bien, mais vous voyez, il existe une chose très bien conçue dont chaque humain dispose jusqu’à son dernier soupir, et que l’on appelle la respiration. Reprenons tout, si vous le voulez bien, depuis le début et en mettant quelques virgules qui vous permettront de ne pas devenir toute rouge et risquer l’explosion comme vous venez de le faire. Et puis vous savez, je ne suis pas docteur.

– Bon… Vous voyez, Docteur, j’ai un chien, un adorable yorkshire qui s’appelle Musty, et qui va sur ses treize ans. J’ai aussi un mari, qui est un vrai roquet et qui lui me pourrit la vie depuis treize ans. Ernest – c’est son nom – boit comme un trou, et quand il est ivre, et c’est plus souvent que le tirage du Loto, il s’en prend au chien. Jusqu’à présent, le chien courait plus vite qu’Ernest, et tout allait à peu près bien, mais Musty commence à avoir les hanches bloquées. Vous comprenez, Docteur, les yorks c’est très fragile des hanches, et en vieillissant ça ne s’arrange pas. Et Ernest, par contre, vient de se faire mettre une prothèse à la hanche droite qui le faisait souffrir depuis cinq ans. Conclusion, maintenant Ernest court plus vite que Musty, et il n’y a plus de modus vivendi.

– De ?

– De modus vivendi, pas d’accommodement entre les deux parties !…

– Ah…

– Oui, il faut vous dire docteur, j’aime bien la culture, alors j’ai recopié des locutions latines, et quand je peux, j’en place une. Enfin, je ne le fais qu’avec des gens intelligents qui peuvent comprendre, parce que la dernière fois où j’ai dit au gamin d’à côté qui faisait du bruit « Je vais aller te chercher manu militari », il a répondu « Fais le toujours venir ton Manu vieille peau, tu vas voir la tronche que je vais lui faire ».

– Et donc, Madame ?

– Madame Lucile Desjours, et donc je me dis que si vous me psychothérapiez, j’arriverais à y voir plus clair. Je ne pense pas que ça donne des ailes à Musty, mais au moins je pourrai scier les jambes à Ernest. Et puis je ne suis pas folle, je sais bien que si on se déchire autour du chien, c’est parce que l’on n’a pas eu d’enfant.

Le hasard fait qu’elle est femme de ménage, et nous avons donc trouvé ce petit arrangement selon lequel la demi-heure de consultation est compensée par le ménage des bureaux. Et depuis tout ce temps, Lucile vient tous les jours au cabinet. Il serait plus pratique pour moi que ses prestations ménagères et non tarifées aient lieu toujours à la même heure, mais comme elles sont accompagnées de consultations, Lucile a souhaité que chaque jour, comme des gens « normaux », nous déterminions ensemble l’horaire du lendemain.

Ce que je ne savais pas quand Lucile est devenue ma clientepatiente- femme de ménage, c’est que la vraie raison des errements canins et alcoolisés d’Ernest était dans une double vie. Il n’y était pas question de femmes adultères, de jeu ou de truanderie, mais il y avait quelque chose à découvrir.

J’avais, ainsi que je l’ai déjà expliqué, pas mal de temps libre à l’époque, et pour être agréable à cette brave Lucile, comme pour rompre une routine désolante, j’ai mené l’enquête. J’ai trouvé, le drame qui couvait a été réglé, et la vue des bienfaits procurés par une affaire rondement menée ma porté à penser que l’aide du prochain pouvait venir de voies diverses, et qu’à défaut d’être rémunératrices, les activités d’enquêteur étaient une corde de plus à mon arc. Depuis, je manie et marie au grand jour les deux activités, avec un bonheur constant. Certains viennent voir le psy, d’autres l’enquêteur, beaucoup passent du bureau de l’un au divan de l’autre et réciproquement, et ma petite entreprise se porte bien. Essayez donc de trouver dans votre région un psy-enquêteur, et vous verrez… Quant au secret de Lucile et Ernest, il le restera.

Forcément, cette double casquette fait de moi un psy peu commun et un privé pas banal, mais comme ces deux activités sont déjà à la base des nids à décalés en tous genres, j’en viens presque à paraître quelqu’un de normal. Au début de ma carrière de privé, j’ai essayé le look à la Burma quand je menais une enquête, et BHL lors de mes consultations. La gestion des apparences était lourde, les erreurs regrettables, et il a fallu trouver un tronc commun entre l’une et l’autre des activités. Je suis donc « normal ». Ça tombe assez bien, car je ne fume pas, je ne bois pas plus que de raison, je n’aime pas sauter sur mes patientes ou braquer un pistolet – que je n’ai pas d’ailleurs – sur les clients, et le soir, je rentre chez moi, j’embrasse mon épouse et après un repas que j’ai en général cuisiné moi-même, je me mets devant ma télé ou mon ordinateur pour écrire ceci.

De là à dire que ma vie est fade et désespérément prévisible, il y a un pas que je vous déconseille de franchir. Mes tarés le sont vraiment, mes voyous en ont toutes les manies, et l’ensemble me transporte régulièrement en des territoires si peu connus que m’y perdre semble le plus probable.

Vous ne me croyez pas ?

Le jour où Ginette Horsol m’est apparue, je n’ai pas compris grand-chose.

– Bonjour Docteur.

– Heu… Bonjour, mais je ne suis pas docteur.

– Excusez-moi, bonjour Commissaire.

– Pas plus commissaire que Docteur, Madame, je suis psychothérapeute et enquêteur, et vous êtes venue pour quelle activité ?

– Je ne sais pas, Monsieur Marcel, vous allez me le dire.

– C’est comme vous préférez.

– Oh moi, je ne préfère rien, simplement vous voyez, il y a deux portes, deux bureaux. Si vous venez voir le psy, nous entrerons ici, et si vous voulez voir l’enquêteur, ce sera cette porte à droite. L’homme est le même, mais forcément, je n’ai pas besoin des mêmes outils et documents dans les deux spécialités, donc je préfère savoir pourquoi vous venez. Vous n’avez pas une petite idée de ce qui vous amène ?

Le cas n’était a priori pas extraordinaire. Si tous les gens qui vont consulter un psy le faisaient en étant sains d’esprit, pas dérangés, sans l’ombre d’une interrogation ou d’un doute, de quoi vivrions-nous ? Quant au client type du privé, il vient toujours pour chercher des réponses à une ou plusieurs questions, mais cracher cette angoisse qui l’a poussé à regarder dans l’annuaire, pousser la porte d’entrée et se poster là, devant vous, avec par avance la honte de vous avouer un défaut de conscience ou de confiance, ce n’est pas facile, que ce soit une belle blonde aux lèvres pulpeuses et aux seins gonflés par l’invention de J. F. Hyde le bien nommé ou une Bretonne d’une cinquantaine d’années qui ne sait soudain plus si elle a bien fait et ce qu’elle doit dire.

Au moins était-elle venue, signe d’un désir profond de faire évoluer les choses. Mais elle restait plantée dans ce couloir, et moi j’attendais. Peut-être le blocage était-il si fort qu’elle ne pourrait pas s’en libérer avant plusieurs minutes, donc je patientais en comptant les rayures de la tapisserie verte. À vingt-deux rayures, elle soupira profondément. C’était bien. À quarante-six, je me dis que son problème était qu’elle ne pouvait pas parler de ce qui l’avait amenée ici car elle ne le savait pas. Elle savait seulement qu’elle devait faire quelque chose. En plus, il y a soixante-deux rayures à la tapisserie, et on allait donc arriver au bout dans peu de temps…

– Bon, alors entrons dans ce bureau-ci, à gauche. Au moins nous serons bien installés en attendant que vous puissiez me dire pourquoi vous êtes ici.

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