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Pourquoi je ne m’appelle pas James Sinatra

Je suis Sinistre. Marcel Sinistre.

Il est des noms plus faciles à porter, des prénoms plus en vogue, mais je fais avec. Depuis cinquante ans.

Mon grand-père Alberto fut le premier Sinistre, en quelque sorte l’inventeur du nom. Débarquant à Rennes, où nous sommes encore installés aujourd’hui, il ne connaissait ni la France, ni le français, et son choix s’était fait sur la seule certitude que pour un communiste italien fuyant Mussolini, la terre d’asile idéale était la patrie des Droits de l’Homme.

La deuxième certitude d’Alberto, ce fut que pour s’établir en France, il fallait apprendre la langue, et franciser son nom. Pour la langue, il fixa des objectifs ambitieux et immédiats à sa descendance – mon père –, et un vague point à atteindre, dans un certain temps, pour lui. Pour ma grand-mère, il ne fixa rien.

Le nom d’origine de la famille était « Sinistra », ce qui en italien signifie « gauche », avec la même connotation politique que chez nous. Un compagnon de chantier, italien lui aussi, avait expliqué à Alberto que la signification politique du terme en France était identique. Le grand-père fut flatté, car s’appeler « Gauche » quand on est communiste, c’est déjà militer, d’autant que l’on peut difficilement demander à franciser son nom en « Camarade Prolétaire » ou « Staline ». D’un autre côté, Alberto était fervent communiste certes, mais il imaginait que ses fils pouvaient un jour avoir des idées autres, et tant que cela resterait une simple variante de tendance – car il pouvait admettre que l’on fut trotskiste – le nom « Gauche » pouvait convenir, mais si une fille naissait, et que cédant au prosélytisme de la Mama elle devienne carrément catho, on aurait un problème…

C’est au bar « Chez Toto » qu’Alberto trouva sa réponse, et que des générations de Sinistre rencontrèrent leur destin.

Le troquet était tenu par Raymond Bourgnioux, authentique bougnat qui après une vie de labeur pour le compte des autres avait pu acquérir son rêve, un bistrot. Alberto y avait été poussé par le nom du lieu, « Chez Toto », qui ne pouvait abriter selon lui qu’un italien pour jus, un compatriote, pour ainsi dire un frère. L’un et l’autre avaient un accent à couper au couteau, et bien que Grand-père remarquât très vite que Toto était en réalité Raymond, même pas Raimundo, ces deux-là ne tardèrent pas à s’apprécier.

Le zinc de Toto/Raymond/Raimundo accueillait une faune diverse et variée, au sein de laquelle régnait sans partage, au moins pour la partie intellectuelle des débats et activités, un authentique – croyait-on – noble.

Conscient de son peu de maîtrise pour la langue de Proudhon, et ne pouvant s’en ouvrir à Raymond, lui-même adepte du patois de Chabreloche plus que du parler ampoulé de Paris, Alberto décida de pactiser avec la classe dirigeante, qu’il honnissait pourtant de tout son coeur. Mais bon, ce n’était rien moins que la lignée française de la famille Sinistra qui jouait au 25 rue de l’arbre sec son avenir, et qu’on le veuille ou non, depuis des temps immémoriaux la noblesse – et le clergé, mais il ne fallait pas pousser Alberto trop loin quand même – savait mieux que quiconque manier état civil et patronymie.

Charles Robard était probablement rentier, vraisemblablement de bonne éducation, et assurément couvert d’histoire, comme en attestaient quelques rubans à son revers. Le contact fut facile, et Charles coopératif. Cet homme devait être simple, en dépit de son port un brin hautain, car jamais il ne mentionnait sa particule, et seuls quelques clients très fidèles du bar connaissaient semble-t-il son identité complète : Charles Robard de la Cagoule. Ce devait être un puits de science, ou au moins de français, car après seulement quelques secondes de réflexion, il déclara « Sinistre,… c’est sinistre… »

Alberto apprendra plus tard que le Charles n’était point noble, juste un triste sire, et que s’il avait été « de la Cagoule », c’est simplement comme adhérent, lorsque ce mouvement d’extrême droite faillit renverser la République. On a les victoires qu’on peut, et celle de Charles fut ce jour de 1938 de condamner une honnête famille italienne à s’appeler Sinistre pour les siècles des siècles. Mais après tout, Charles s’était peut-être simplement payé sa tête, et n’imaginait pas qu’Alberto irait derechef à la Préfecture faire ses papiers pour demander à s’appeler Sinistre. C’est pourtant ce qu’il fit.

Les deux hommes étaient clients chez Toto, et lorsque le grandpère se rendit compte de la cagade du cagoulard, il n’y eut pas d’esclandre, pas de crise. Juste un courant d’air qui ferma malencontreusement une lourde porte au visage d’un vieux rentier habitué d’un café de la rue de l’arbre sec. Le temps se chargea d’effacer la querelle et d’atténuer les rancoeurs, d’autant que le même Charles Robard « de la Cagoule » fut exemplaire quand lors de l’occupation, il aida de nombreux résistants à échapper aux Allemands.

Il en est du destin comme des cerises, son temps vient toujours, mais il y a des années avec, et des années sans. Pour la famille Sinistra, ce devait être une année sans. L’employé de la Préfecture, négligeant un instant le devoir de réserve qui sied à tout homme investi d’une haute responsabilité, préfectorale de surcroît, tiqua un peu en lisant le nom qu’Alberto lui tendait, écrit laborieusement sur une feuille de papier soigneusement pliée et extirpée à grand-peine par des doigts de maçon du fond d’un portefeuille qui avait probablement connu le triomphe de Garibaldi en 1860.

– Sinatra… Sûr que ce n’est pas courant comme nom. Vous y tenez vraiment ?

Alberto était fâché avec l’orthographe. L’orthographe italienne cela va de soi, car l’orthographe française, il ne pouvait pas être fâché avec, puisqu’il ne la connaissait pas. Il ne l’avait jamais rencontrée.

Il lui fallut quelques minutes pour expliquer au représentant de l’État que ce n’était pas Sinatra, ni Sinistra, mais bien Sinistre. En cette année 1938, le futur crooner ramait encore pour se faire une place au soleil, et n’était même pas connu dans son quartier, alors chez Toto…

Midi approchait, et la discussion s’en trouva d’autant plus aisément – et rapidement – réglée que le zèle du fonctionnaire était poussé au point de ne pas rester une seule minute de trop à son poste, ce qui aurait pu laisser croire que l’Administration était inorganisée et devait avoir recours à des heures supplémentaires, non rémunérées c’est évident, pour mener à bien sa mission.

Combien de fois mes yeux se sont usés à essayer de lire, sur l’attestation délivrée en ce funeste jour par la Préfecture de Rennes, et qu’Alberto avait fait encadrer pour qu’elle trône en bonne place dans la salle à manger, entre le portrait de Maurice Thorez et celui de Bernadette Soubirous, le nom de l’obscur employé signataire, « par ordre », de notre condamnation…

Je l’ai imaginé collabo, fusillé après un procès sommaire un (très) beau jour de 1944. Je le vis mille fois, rongé par le remords, usé par l’alcool, croupissant dans une soupente insalubre des quais de la Vilaine, avec juste une photo de sa femme, partie avec leurs sept enfants, et une pochette de disque – My way, par… Sinatra – dans laquelle quelques morceaux de vinyle rappelleraient que dans un accès de colère, il avait tout détruit dans son taudis.

Il ne manquait plus, au moment de ma naissance, que la sortie de Nuits blanches, un film de Visconti avec le jeune et sémillant Marcello Mastroiani, pour que ma grand-mère exige, au nom de je ne sais quel oncle lointain dont la mémoire devait être honorée, que je fusse baptisé Marcello. Grand-père veillait, et partant du principe souverain selon lequel nous devions nous fondre dans la communauté française, et d’un autre moins souverain mais terriblement réaliste qui veut que s’étant fait avoir une fois pour une histoire de nom, il y regarde désormais de plus près, il décréta que jamais je ne serai baptisé Marcello. Mais Marcel, oui.

Rétrospectivement, il me semble qu’avec un peu de chance, grand-mère aurait pu aller voir un film avec James Dean, et le fonctionnaire de la Préfecture noter Sinatra sur la fiche de changement de nom sans s’en étonner. James Sinatra, ça aurait eu de la gueule…

C’est fou d’ailleurs comme parfois les noms peuvent être liés au destin de leur porteur. L’évêque Cauchon… Rien que son nom était déjà le signe de forfaits futurs. Et avant lui Pierre. S’il s’était appelé Lucien, le Christ aurait-il pu dire  « Tu es Lucien, et sur ce Lucien je bâtirai mon église » ? A contrario, s’appeler de Gaulle et connaître le destin du Général, s’est pratiquement être prédestiné à habiter l’Histoire.

Je suis donc Marcel Sinistre.

Mais je ne le suis pas. Sinistre.

Par contre je suis austère.

Mais pas Paul Auster.

 

à suivre…

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