Posted in Le manuscrit perdu

Molière, ou l’art de donner du sens aux mots et aux personnages

Je ne cherchais pas à entrer dans le monde secret de Papa pour le faire chanter, ou avoir un avantage psychologique sur lui, ni même par goût du pervers et du sensationnel, mais juste pour comprendre. Comprendre ce qui avait transformé un enfant dont tout le monde dit que je lui ressemble comme deux gouttes d’eau en un adulte si insaisissable et incompréhensible. Comprendre si moi aussi j’allais plus tard afficher ces quelques particularités qui rendent cet homme inclassable et distant, forcément distant. C’était simple, et si compliqué. Mais après tout, puisque nous pouvions nous comprendre, pourquoi ne pas s’adresser directement à lui ?

 

La Fontaine ne fait plus recette…

Il fallait un lieu, un prétexte, et ce fut lui qui me les offrit.

– Minouchet ?

– Oui Papa.

– Ça te dirait d’aller voir les grenouilles ?

– Tous les deux ?

– Bien sûr, tous les deux.

– Quand tu veux !

– Tout de suite.

Et nous partîmes vers la mare, en silence, comme si « l’imminence d’un moment crucial transpirait de nos corps pour donner à l’instant une odeur d’attente et de désir ». Le tronc qui sert de banc nous accueillit, et les grenouilles se turent, puis les oiseaux, les insectes, le bruissement des roseaux. Enfin le tracteur de Roger qui au loin faisait un bourdon continu et grave s’arrêta. Seul le vague souffle du vent frôlait nos oreilles, animait nos cheveux et rythmait la vie. Lentement, doucement, comme une respiration.

– Tu vois les grenouilles, Minouchet ?

À la vitesse de l’éclair, je vis défiler dans ma tête tout ce qui incluait une grenouille et allait permettre à mon prévisible ascendant de me sortir une des leçons dont il aime à penser qu’elles me feront grandir. La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ? La grenouille et le rat ? Les grenouilles qui demandent un roi ?

– Oui oui, je les vois, mais moi, tu sais, les grenouilles…

– Je croyais l’autre jour que tu étais venu pour les voir ?

– Certes…

– Et si tu arrêtais de dire « certes » tout le temps ?

– Tu n’aimes pas ?

– Pas plus que ça…

– Pourtant tu le dis souvent ?

Là, j’étais assez fier de ma réplique, et prêt à parier n’importe lequel de mes livres que la prochaine phrase qui va s’inscrire juste en dessous, avec un tiret avant pour marquer que c’est Papa qui la prononce, sera « Certes ».

– C’est vrai.

Perdu. Mais j’avais croisé les doigts, donc ça ne compte pas.

– Mais alors, que faut-il que je dise ?

– Ce que tu veux, mais ça doit venir de toi, uniquement de toi. Tu n’as pas à devenir un clone de ton papa.

– Alors je peux arrêter de lire tes Béton et loisirs en cachette ?

– Oui, de toute façon je vais arrêter de l’acheter. En fait, le bois, comme matériau, c’est nettement mieux.

– Et je peux apprendre à cuisiner avec une poêle et sur la gazinière ? Et aller à l’école sans faire de pause au milieu ? Et remonter la pendule qui est arrêtée ?

– Oui, je te le conseille même. Bon, mais les grenouilles, vois-tu, vont entrer dans leur période de…

– Moi, tu sais, les grenouilles, elles me gonflent un peu aujourd’hui…

– Oui, moi aussi, et en plus, la vie des grenouilles, leur reproduction, leur habitat et leur métabolisme, tu as bien le temps d’apprendre ça à l’école ou dans tes livres. Par contre, j’ai lu dans un bouquin de Fred Vargas1 que quand on met une cigarette dans la bouche d’une grenouille, elle aspire tellement qu’elle explose.

– Ah ouais ? Génial ! Qui c’est, Fred Vargas ?

Fred, Vargas, et tous les autres

Tiens, Papa avait donc une vie. Je veux dire une vie sans barbecue ni béton, sans La Fontaine ni principes. Juste une vie à lui. Je cherchais ses secrets et voilà qu’il me les offrait, comme ça, spontanément. Il n’y avait pas des secrets, mais un seul : un être humain existait dans ce corps si policé, secret et hermétique. Je venais de perdre un dieu, mais aussi de quitter un enfer, dont les pavés de bonnes intentions, disjoints et branlants, ne m’auraient jamais mené bien loin. Ni où je veux.

Et il m’expliqua Vargas. Et tout le reste. Mais pas de crainte, même après il restait encore des restes de reste, de quoi faire des repas pendant toute notre vie. À se goinfrer de rires, de mains sur l’épaule, de verres partagés, de confidences avouables et d’aveux indicibles, de colères et ruptures, de plans sur la comète et de regards dans les étoiles, de filles, de petite fille, de photos jaunies, de punitions méritées et de mérites récompensés. Des hauts, des bas, des jurons et des mots d’amour, des inventaires à la Prévert et des listes façon Angot, des bancs et des grenouilles, des canapés et des souris, des divans pour les maux. Tout. Nous étions deux, nous étions seuls, mais avec nous toutes ces voix qui nous habitent, ces nous qui sont autres et ces autres que nous sommes.

– Tu vois, Minouchet, je pense que notre discussion va nous rendre plus philosophes, et que…

– Philosophes? Philosophes? On a besoin d’un philosophe ? J’arrive!…

– Oh non !… Encore DHL !… Bon, Papa, DHL, DHL, Papa. Je n’arrive plus à me défaire de lui maintenant, dès que l’on dit philosophe, il rapplique !

– Ah oui ? Moi c’était Althusser. Mais il a perdu sa tête, et donc la mienne par la même occasion.

– Et tu en as d’autres comme ça ?

– J’ai eu un gars qui n’arrêtait pas de me poser des questions sur ma mère, mais son rhume a dû empirer, parce que je ne le vois plus.

– Le docteur Sigmund ?

– Oui, c’est ça.

– Zalut les envants! Z’est juste ein Bizite Bour dire que ze reste à botre zervize zi vous boulez barler de votre maman!

– Et Dieu dans tout ça, Papa ?

– Lui aussi, mais nous sommes en froid. Il parait que Saint Pierre s’est un peu mélangé les pinceaux à mon sujet, alors je me fais discret, au cas où il voudrait revoir la copie.

– D’autres encore ?

– Oui Minouchet, toujours, tout le temps. Des vies que je vis à chaque instant. Si tu savais ce que m’a raconté Bison Futé. Et Panurge, et tous les autres.

–       Crois-tu qu’il faille les garder autour de moi et les laisser s’immiscer dans ma vie ?

–       Toi seul a la réponse.

– Non! Non! Ne nous abandonne pas François Del! Laisse-nous vivre avec toi encore et longtemps!

–       Venant de vous qui n’avez pas supporté de vieillir, le conseil est étrange.

– Il a raison!

– Qui?

– Celui qui a parlé cinq lignes plus haut.

– Cinq lignes plus haut?

– Enfin sept désormais. Il a raison quand même.

–       Mon Dieu C’est compliqué

– Oh! Saint Pierre?

– Oui mon Dieu.

– J’ai des voies ou quoi?

– Mais non! C’est Moi!

– Comme l’a si bien dit Lacan, « Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre ».

–       OK vous tous, on ne s’y retrouve plus !

– Euhhhh, pour les voies moi j’ai un plan avec un itinéraire, si vous voulez?

–       Non ! Je suis encore chez moi, non ?

– Oui.

– Ja, meine Betite!

– Mon Moi oui!

– Mon surmoi aussi.

– D’après Raphael Einthoven qui citait Aristote, « il est pos.. »

–       Ta gueule !

– Et ta Maman, elle a respecté ton choix mon petit Roi?

–       Stop ! Taisez-vous tous ! Il faut trouver une solution pour cohabiter !

– Alors là, comme je le disais à Bernadette, la cohabita…

–       Encore un qui arrive ? Mon Dieu faites quelque chose !

– Oh! Saint Pierre! Le Petit a besoin de nous!

– Euhhhhh, là, mon Dieu, ce n’est peut-être pas vraiment le bon moment!

–       J’en ai marre de tout ce cinéma ! Vous êtes tous mélangés ! je ne veux plus vous voir ! Vous m’avez compris ? Rideau !

Molière (surpris): Rideau? Où? Quel acte?

Au secours Molière !

Moi (perdu) : Tiens, c’est pas mal votre histoire de nom avant les phrases ! Vous avez trouvé ça où ? Monsieur ?

Molière (péremptoire): Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, homme de théâtre, acteur, trublion et poète, pour vous servir! C’est ce que l’on fait avant chaque réplique, voyons!

Moi (interrogatif) : Et vous croyez que je peux utiliser votre astuce pour m’y retrouver, et mes lecteurs aussi ?

Molière (un brin Tartuffe): Bien sûr, bel enfant, ton propos sera plus clair, c’est évident. Veux-tu que nous en fassions l’essai avec les répliques que tu as si bien écrites et composées ci avant?

Moi (flatté) : Volontiers, Maître Molière, je vous suis…

Et ainsi nous reprîmes.

Gary (catastrophé): Non! Non! Ne nous abandonne pas François Del ! Laisse-nous vivre avec toi encore et longtemps!

Moi (sentencieux) : Venant de vous qui n’avez pas supporté de vieillir, le conseil est étrange.

Stanley (En français dans le texte): Il a raison!

Panurge (en aparté): Qui?

Mickey (comptant sur ses doigts): Celui qui a parlé cinq lignes plus haut.

Bob Marley (sortant sa carte bancaire): Cinq lignes plus haut?

Mickey (perdu dans ses doigts): Enfin sept désormais. Il a raison quand même.

Moi (perdu) : Mon Dieu !… C’est compliqué !…

Dieu (unique): Oh! Saint Pierre?

Saint Pierre (pas vraiment aux anges): Oui mon Dieu. Quoi encore!

Bison Futé (essoufflé): J’ai des voies ou quoi?

Dieu (irrité): Mais non! C’est Moi!

DHL (bien coiffé avec désordre): Comme l’a si bien dit Lacan, « Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre. »

Moi (excédé) : OK vous tous, on ne s’y retrouve plus !

Bison Futé (à peine moins essoufflé): Euhhhh, pour les voies moi j’ai un plan avec un itinéraire, si vous voulez?

Moi (proche de l’explosion) : Non ! Je suis encore chez moi, non ?

Lambda (?): Oui.

Freud (allumant son cigare): Ja, meine Betite!

Dieu (résigné): Mon Moi oui!

Freud (toussant): Mon surmoi aussi.

DHL (ajustant sa chemise): D’après Raphael Einthoven qui citait Aristote, « il est pos… »

Moi (basique mais efficace) : Ta gueule !

Dolto (un livre à la main): Et ta Maman, elle a respecté ton choix mon petit Roi?

Moi (déterminé) : Stop ! Taisez-vous tous ! Il faut trouver une solution pour cohabiter !

Un nouveau venu (sympa): Alors là, comme je le disais à Bernadette, la cohabita…

Moi (fataliste) : Encore un qui arrive ? Mon Dieu faites quelque chose !

Dieu (bienveillant): Oh! Saint Pierre! Le Petit a besoin de nous!

Saint Pierre (hésitant): Euhhhhh, là, mon Dieu, ce n’est peut-être pas vraiment le bon moment.

Moi (résolu) : J’en ai marre de tout ce cinéma ! Vous êtes tous mélangés ! je ne veux plus vous voir ! Vous m’avez compris ? Rideau !

Tout devenait bien plus simple d’un coup. La tension retomba doucement. Il y en eut bien un ou deux pour cabotiner un peu, mais l’instant était important, et ils me laissèrent seul avec Papa. Du moins je le pense.

[1]          Sous les vents de Neptune.

 

Illustration : Molière dans le rôle de César dans La Mort de Pompée, portrait attribué à Nicolas Mignard. Collection Comédie-Française.

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