Posted in Le manuscrit perdu

Et si le plus grand philosophe de tous les temps s’appelait Google ?

J’étais déjà monté dans le grenier plusieurs fois, mais toujours avec Grand-Père. Ou Papa. Jamais Mamie ni Maman, l’une à cause des escaliers étroits et l’autre parce que c’est un grenier. Et les greniers…

– Dans un grenier, on ne sait jamais ce que l’on va trouver, mais certainement pas ce que l’on cherche. Et puis savoir que des générations de gens qui y sont montés sont morts… Brrrrrr !… ça me fait froid dans le dos !

– Mais tu sais maman, ils étaient aussi allés dans la cuisine, les chambres, et même les WC, alors…

– Mais c’est pas pareil !

– Ah ?…

– Les autres pièces, on les lave, on les repeint, on les aère. Le grenier…

Ce qu’elle ne pouvait pas – ou ne voulait pas –, avouer, c’est qu’elle a une peur absolue des bestioles qui fréquentent les greniers en général, et celui-ci en particulier.

– Non, Minouchet, Maman n’a pas peur des bestioles, enfin pas trop. La rencontre qu’elle a peur de faire, c’est celle du passé, de tous ces souvenirs entassés, avec leurs mystères et leur poussière. C’est métaphysique.

– Mais ces souvenirs, ce ne sont pas les siens, puisque nous sommes chez mon grand-père paternel.

– Justement, les souvenirs des autres, c’est comme une intimité qui s’offre et que l’on doit refuser de s’approprier.

– Parce qu’on ne comprendrait pas ?

– Entre autres, oui. Et parce qu’ils nous renvoient aux nôtres, sans le filtre qui permet d’effacer les mauvais et magnifier les meilleurs.

– Mais pourtant, on lit bien les mémoires des gens ?

– Parce que l’on peut en même temps s’y évader ou s’y retrouver. Ce n’est qu’un livre, le filtrage est déjà fait. L’auteur se revendique et s’assume, il n’y a pas de risque. Dans le grenier, tout est à l’état brut, sans tri, sans précautions oratoires ou écrites. Des faits, juste des faits, tels qu’ils ont été vécus et abandonnés là, sur le plancher.

– Si un jour j’écris mes mémoires, je ne ferai pas de tri, pas de filtre, tout sortira comme ça vient.

– Bien sûr, mon Fils… Bien sûr…

Il avait l’air dubitatif. Je ne sais pas pourquoi, parce que je vous jure que le jour où j’écrirai mes mémoires, il n’y aura pas de digression, pas de romance, encore moins de traces d’imaginaire. Des faits, rien que des faits !

 

Une fois de plus, Papa m’avait fait le don d’une de ces séances philosophiques dont il avait le secret.

– Philosophie? Philosophie? On parle de moi? J’arrive!

– Euhhhh… Bonjour Monsieur.

– Daniel Hervé Levis, mais appelez-moi DHL.

– C’est pour ça que vous arrivez si vite dès que l’on prononce le mot « philosophie » ?

– Ça dépend du cadre.

– Du cadre de la réflexion ?

– Non, juste du cadre de la caméra.

– Mais là, il n’y en a pas !…

 – Oui, mais si Hollywood achète les droits de votre livre?

– Vous pouvez m’aider à philosopher intelligemment ?

– Comme l’a si bien dit Bergson, « Oui ».

– Et il faut faire comment ?

– C’est simple, toujours répondre aux questions par une citation de grand philosophe ancien, car d’après Sartre, « Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces ».

– Ah bon… Moi, ce que je veux, c’est simplement comprendre les secrets de Papa.

– Spinoza, avec son « Comprendre est le commencement d’approuver » a bien résumé la question.

– La question n’est pas d’approuver, car de toute façon comme je l’aime beaucoup, je n’ai pas à juger !

– Oui, et c’est exactement ce que Sartre affirme avec justesse dans Les séquestrés d’Altona: « Ceux qu’on aime, on ne les juge pas. »

– Bon, si tout ce que vous faites c’est ressortir des citations, ça signifie que le plus grand philosophe du monde s’appelle Google ?

– Non, parce qu’il faut choisir la citation, et il y a un moment pour la dire.

– Lequel ?

– Le meilleur, c’est quand on est certain que personne ne comprendra.

– …

 – Oui, un exemple simple: si je dis « Lacan n’a pas hésité à lancer son fameux ‘Passe-moi le sel’ qui fit date » quand les gens ont besoin de sel, ce n’est pas de la philosophie, c’est juste répondre à un besoin. Si je le dis au moment du dessert, ça devient de la philosophie.

– Parce ça ne sert à rien ?

– Parce que la philosophie se suffit à elle-même. « L’important ce n’est pas de faire de la philosophie, c’est de faire philosophe. »

– Pas mal, c’est de qui ?

– De toi, puisque c’est toi qui écris ce livre!…

– Donc la philosophie ne répond pas aux questions !

– Desproges a tout résumé dans « Quand un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question. »

– Et vous, les philosophes, avec toutes les bêtises que vous avez dites et les causes débiles que vous avez défendues, et qui continuez quand même à nous donner des leçons, vous n’avez pas un peu l’impression que chez vous « plus on s’est trompé dans sa vie, plus on donne de leçons » ?

– Ouahhhh! C’est balaise!

– Non, Deleuze. Salut et merci !

Illustration : Le Penseur de Rodin

 

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