Posted in Le manuscrit perdu

Evitez les poètes maudits, foi de Thérèse…

– Bonjour Thérèse !…

– Tiens !… Bonjour mon petit !

Louis m’appelle toujours « mon grand », et Thérèse s’acharne à me donner du « mon petit ». Je tremble un peu à l’idée qu’elle continue pendant vingt ans, mais compte tenu des dizaines de kilos qu’elle traîne en trop et de l’haleine de cubitainer qu’elle disperse aux quatre vents (Papa dit « aux quatre dents », car c’est à peu près le nombre de chicots qui lui restent.), je ne pense pas que dans vingt ans elle soit encore en état de me lancer du « mon petit ». Elle a pourtant l’âge de mon oncle Serge, environ à peu près autour de quelque chose comme quarante ans, mais elle doit être comme Loulou. Loulou le chat, pas Louis. Elle a certainement neuf vies, elle est dans la neuvième et le compteur n’a pas été remis à zéro après chacune. Mais elle fut de tout temps, du moins dans cette vie-là, voisine de Papa, et quand il en parle avec son frère autour de l’alcool de poire traditionnel du dimanche, en fin de repas, ils s’accordent à dire que plus jeune, elle avait d’autres atouts et faisait tourner bien des têtes. Alors, c’est à elle que je devais demander quel amoureux Papa fut quand il avait mon âge.

– Dis-moi, Thérèse, j’ai besoin de savoir un secret. Est-ce que Papa a été amoureux quand il avait mon âge ?

– Oui, bien sûr ! Comme tous les enfants !

– De toi ?

– Non, celui qui était amoureux de moi, c’était Serge. Même qu’il m’avait écrit des poèmes et une déclaration d’amour.

– Ah bon ? Et tu te souviens de ce qu’elle disait ?

– Oui bien sûr, une lettre comme ça on ne peut pas l’oublier. Il avait écrit sur le mur de l’école « Je l’aime, elle-même, on sème, nous nous aimerons. » C’est beau, hein ?

– Et ça voulait dire quoi ?

– Ben rien, c’était juste une lettre d’amour. Le père Chombard, l’instituteur, lui avait mis un zéro parce qu’il ne connaissait pas ses conjugaisons, mais Serge, il disait que c’est de la poésie, et que la poésie c’est l’arme des hommes libres, et que lui il était libre.

– Et après ?

– Ben le père Chombard l’a mis en retenue, en lui disant qu’au moins maintenant il pourrait dire qu’il était un poète maudit. Et brimé.

– Mais Papa ?

– Ben ton papa, mon Dédé d’amour, j’aurai bien aimé qu’il soit amoureux de moi, parce que les poètes maudits, ça picole, c’est pas en santé, et ça végète dans son bled pendant des années. Et moi, comme tu le vois, c’était pas mon destin. Serge ça allait bien un moment, mais si André avait compris ce que j’éprouvais pour lui, il aurait certainement craqué, et au lieu d’avoir des poèmes écrits partout sur les murs de la maison et que j’ai dû frotter pendant des heures, j’aurais eu une maison de poupées en béton, et un mini-barbecue avec une lampe de poche dedans pour faire comme la braise.

Elle ne savait rien, sauf qu’elle avait raté le grand amour avec Papa. Une fois de plus, je me suis dit que Dieu existe, qui m’a permis de ne pas avoir Thérèse pour mère…

– Saint Pierre! Oh, Saint Pierre!…

 – Oui mon Dieu?…

 – Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire que je viens d’apprendre en lisant le bouquin du Petit? (Oui, Dieu lui aussi dit « petit », mais ce n’est pas pareil que Thérèse.) Bon Moi, j’aurais mieux fait de dire au fiston de choisir un autre apôtre pour tenir les clefs de la baraque!

– Oui, peut-être, mais qu’est-ce que ça aurait donné avec un autre? Vous voyez Jésus disant « Tu es Marcel, et sur ce marcel je bâtirai mon église »?

– C’est vrai. Mais bon, on commence à avoir accumulé pas mal de bêtises avec Serge. D’abord le chien débile, ensuite le gamin un peu atteint, et avant cela il y avait eu un amour contrarié.

– D’un autre côté, j’ai l’impression qu’avec le temps, l’amour contrarié serait devenu un amour contrariant, parce que la Thérèse, vous l’avez gratinée. Vous l’auriez pas faite un vendredi soir, juste avant la fermeture, par hasard?

– Il faut admettre que dans tous les cas, on aurait eu un problème. On ne pouvait pas la donner à Serge, parce qu’il a déjà le chien et son gamin, et encore moins à André, parce qu’avec l’haleine qu’elle a, elle aurait pris feu dès qu’elle se serait approchée du barbecue. Mais qu’est-ce que l’on va pouvoir en faire? Quand Je la vois comme ça, J’en arrive à Me demander si J’existe…

– J’ai peut-être une idée. Et si on lui faisait le coup de la révélation?…

 – Du style on lui projette une diapo sur le plafond de sa chambre, elle croit en Moi et devient bonne-soeur?

– Oui, un plan un peu comme ça. En plus avec elle c’est facile. Elle est saoule dès deux heures de l’après-midi et elle verra pas le projecteur, elle s’appelle Thérèse, j’ai pas l’impression qu’elle a fait des folies de son corps, et un peu de régime ne lui fera pas de mal.

– Sans compter que si elle entre dans un ordre silencieux, elle ouvrira jamais la bouche, et personne ne remarquera ses dents…

– Ni son haleine…

– Ça me plaît bien, comme plan, on se lance?

Illustration : Le pauvre poète, de Karl Spitzweg.

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