Posted in Le manuscrit perdu

L’Angélus, quand Millet faisait son blé sur le dos des paysans…

Les victimes de la crémation paternelle furent ce soir-là des magrets de canard. Pour le soir, c’est peut-être un peu lourd, mais après une demi-heure sur la grille brûlante, il ne restait plus la moindre trace de graisse sur les jolis pavés noirs, que la main experte de Papa fractionna en plusieurs morceaux qui ressemblaient étrangement aux boulets de charbon qui sont entreposés dans la cave. Le goût en moins.

Il y avait du canard, c’était donc soir de fête, et un apéritif avait précédé la dégustation, elle-même suivie d’un dessert.

Tandis que nous goûtions ces instants de bonheur comme on n’en vit que dans la campagne, là où « les champs répandent à perte de vue les bienfaits de la vie au grand air », deux paysans n’en finissaient plus de célébrer l’Angélus de Millet, sur la couverture du calendrier des Postes vieux de quinze ans qui pendait encore au mur de la cuisine.

Grand-Mère avait à l’époque trouvé que la scène l’inspirait, et Grand-Père, qui avait son Almanach Vermot, n’avait pas besoin d’un calendrier à jour. Depuis, Germaine et Lucien, car Grand-Mère, à force de les croiser et saluer tous les jours avait noué avec eux des liens forts et connaissait même leur petit nom, attendaient que la cloche s’arrête, pour recommencer à travailler leur champ.

– Lucien, ça va durer encore longtemps à ton avis?

– Ptet ben qu’oui, ptet ben qu’non…

– En plus, penchée comme ça depuis des années, j’ai l’impression que c’est pas les plantes qui poussent, c’est nous.

– Pour sûr, si on reste à attendre encore, on va pas pouvoir faire notre blé!

– Tu l’as dit Lucien, surtout que Millet, lui, il a pas oublié de faire son beurre!

– Et puis on peut même pas regarder en l’air pour voir le temps de demain.

Millet récolte des pommes de terre– Et tu es en train de prendre un sacré coup de soleil sur le crâne. Tu pourrais pas remettre ton chapeau?

– Ben tu vois le tableau? Tous les calendriers, les livres, les posters à corriger. Et je te parle pas de la tête du conservateur du Musée d’Orsay!… Non Germaine, tu t’égares!

– Bon, remarque, faut pas se plaindre, on aurait pu être pris pour La récolte des pommes de terre, comme Marcel et Angèle, et là c’est autre chose ! Quand tu penses à tous ces sacs de patates qui sont prêts à être livrés et qui vont finir par pourrir, et Marcel qu’est plié en deux!…

Jean-François_Millet_-_les glaneuses – Remarque, Germaine, on n’est pas seuls, il y a Les glaneuses à côté, ça occupe.

– Pour sûr que ça t’occupe, si tu crois que je te vois pas zieuter leur derrière?!

– Quoi? J’me cultive!…

 – Bon, t’as parlé au clou?

– Oui, je lui ai demandé de rouiller plus vite pour que ce satané calendrier tombe par terre et que l’André ou le Serge nous balancent sur le tas de compost.

– Ah oui, le retour à la terre, y’a que ça de vrai! Et qu’est-ce qu’il t’a répondu?

– Des clous!…

 

Vivre à la campagne, surtout pendant les vacances, semble donner envie d’avoir des rituels, et donc nous en avions instauré.

Papa, désormais devenu patriarche et chef de famille, s’était glissé dans les pantoufles de Grand-Père, au propre comme au figuré. Le repas fini, il plierait donc désormais sa serviette en vichy rouge rapiécé. Il fermerait son couteau de Thiers qu’il ne sort du tiroir que la veille du départ de Bretagne, pour l’y reposer dès le lendemain du retour, en disant avec la sagesse paysanne qui l’inspire « Ah les enfants, il est bon d’avoir des repères et de ne pas les perdre de vue. » Il irait ensuite s’asseoir sur le banc devant la porte, La Gazette de Thiers dans une main et son fond de verre de vin rouge dans l’autre.

Maman, fidèle compagne de l’homme que le labeur use chaque jour un peu plus dans son bureau climatisé de l’inspection académique, regarderait d’un œil attendri une génération succéder à une autre, en faisant infuser sa tisane « ventre plat ».

Titine, ma sœur adorée, lancerait un « Bon, je vais promener le chien » dont chacun se demanderait à quoi il sert. Titus est toute la journée dehors, et le soir, comme n’importe quel chien normal, il ne demande qu’une chose : qu’on lui fiche la paix et qu’on le laisse se coucher tranquillement à côté de la cheminée.

Madame Leguellec, dispensée de tisane par la nature qui lui a fait une vessie qui ne tient pas une nuit entière, irait se coucher. Ou alors est-ce pour être certaine que si, pris d’angoisse et décidant qu’après tout le grenier lui conviendrait bien, je retrouve la chambre que Papa me destinait occupée.

Et moi… Moi je savourerais une fois de plus le soir qui descend, la lune qui monte, les mouches qui traversent, et Panurge qui ne bouge pas. Enfin.

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