Posted in Le manuscrit perdu

Passation autour du mystère du feu…

C’était notre premier repas du premier jour des premières vacances sans Grand-Père, et pour cette sorte de passation de pouvoir entre deux générations, Papa, mon patriarche préféré, avait décrété que nous marquerions l’événement.

– Ma Chérie, les enfants (Papa fait parfois abstraction des éléments extérieurs, en l’occurrence Madame Leguellec.), pour marquer ce moment décisif de la saga familiale, et en un dernier hommage à Grand-Père qui nous manque tant, je vous propose pour ce soir un barbecue.

C’était en effet un moment décisif, mais rendre hommage à Grand-Père en faisant un barbecue, c’était oublier que sa dernière volonté avait été d’être incinéré…

Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi Grand-Père avait voulu finir ainsi, ses cendres dispersées aux quatre vents d’un village d’Auvergne. Pendant des années, tous les hivers et à chaque flambée, je l’ai entendu maudire les bûches qui ne prenaient pas, la fumée qui envahissait la maison, les cendres qu’il fallait aller vider. Ou alors, il a voulu faire la nique au destin, rattraper des décennies de frustration. Pour une fois, il a réussi à faire prendre un feu tout de suite, avec du gaz au lieu du bois qu’il faut couper ou du charbon qui salit, et ce n’est pas lui qui a sorti les cendres.

– Minouchet, puisque nous sommes à un tournant de l’Histoire familiale, tu vas entrer dans le monde des grands, et commencer à te préparer à ce qui sera un jour ton destin, ta responsabilité. Tu vas m’assister pour le barbecue.

– Avec les allumettes ?

– Euh, non, pas encore, tu es trop petit…

– Alors le tisonnier ?

– Pas tout de suite, tu n’es pas encore à ce stade d’initiation.

– Oui ! Les herbes de Provence !

– Chaque chose en son temps…

– Et bien quoi ?

– Tu appuieras sur le bouton…

– Le bouton ? Pour un barbecue au bois ?

– Oui… Enfin… Je t’expliquerai…

Le barbecue, outre le fait qu’il est monumental, est situé derrière la maison. Jamais personne n’a vu Papa, Seigneur des flammes et des braises, allumer ce qui nous permettait de savourer les merguez à la cendre, sardines carbonisées et autres brochettes nappées de charbon.

– Tu vois Minouchet, le barbecue est un plaisir, un moment de détente, mais c’est aussi un contrat moral, un engagement fort vis-à-vis de la famille, de la société. À ce titre, il doit bénéficier du même respect que nos ancêtres manifestaient au foyer – focus en latin –, source de vie et de survie.

– Oui, je comprends (C’était faux !) Mais les brindilles, on les met en premier ?

– Ce respect, signe de la profondeur de l’Homme – avec un H majuscule Minouchet, un H majuscule ! –, et de sa recherche perpétuelle de profondeur…

– Et le soufflet ? Je vais pouvoir me servir du soufflet ?…

– … car la profondeur est … euh… profonde…

Bon, Papa avait sur le cœur quelque chose de dur à avouer, et qu’il répugnait à étaler devant son fils jusque-là admiratif. Et soumis.

– Et le journal ? ! On a oublié le journal ! Bouge pas Papa, j’y vais !

– Pas de journal mon fils, ni journal ni allume barbecue…

– Du pétrole ? Ta lampe à souder ?…

– Branche la prise et appuie sur l’interrupteur…

En deux secondes, trois peut-être, j’ai compris pourquoi Papa réussissait toujours à allumer le barbecue deux fois plus vite que Serge, pourquoi sa braise était plus rouge que celle de Roger le voisin et sa flamme plus intense, pourquoi Grand-Mère ne risquait pas de retrouver son sèche-cheveux quatre vitesses qu’elle avait eu pour la fête des Mères il y a quatre ans, un mois avant la construction du barbecue, et pourquoi ce même barbecue était si massif. Papa trichait !

Bon, d’un autre côté, si l’acte est condamnable, il a quand même l’avantage de me délivrer pour environ quatre-vingts ans de l’angoisse du bois mouillé, du grattoir d’allumettes usé ou du vent absent. Si nous préservons notre secret et si le sèche-cheveux que Papa et Serge avaient acheté est de bonne qualité, je vais pouvoir impressionner, un temps au moins, ma chérie et nos enfants, et peut-être même la fille de Madame Leguellec.

Papa, mon cachottier de paternel, tira avantage de cette soudaine prise de conscience qui m’était montée au cerveau. Et tandis que les braises rougissaient dans la douceur du soleil couchant, et que nous partions côte à côte rejoindre les femmes et fille, il posa sa main sur mon épaule.

– Bien Minouchet, maintenant, je vais t’expliquer ce que l’on appelle un « petit arrangement avec soi-même ».

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