Posted in Le manuscrit perdu

Le chêne et le roseau ? La Fontaine ne coule pas de source…

C’est une petite mare de rien du tout, et les grenouilles y sont heureuses, d’autant qu’aucun bœuf n’occupe le champ, ce qui limite les problèmes d’ego et les jalousies.

J’aime donc aller m’asseoir à quelques mètres de ce petit coin de paradis, sur un tronc que Roger, peut-être un peu poète lui-même, a laissé pour qu’il serve de banc.

J’étais assis depuis quelques minutes quand Papa, mon modèle carpediemien, est arrivé et s’est installé à mes côtés.

– Ah, Minouchet, sais-tu qu’il est bon de profiter de chaque leçon que la Nature nous dispense ?

– Oui, et en plus il y a les grenouilles.

– Certes, mais la leçon dont je veux te parler, et La Fontaine l’a fait bien avant moi et mieux que je ne pourrai le faire, c’est celle de ce bel arbre que tu vois penché sur l’eau verte de la mare, et de ces fins roseaux qui ploient dans le vent levant du matin.

Le chêne et le roseau ?

– Oui, mon fils. Ta jeunesse te pousse certainement à envier la puissance et la gloire de l’arbre centenaire plutôt que la souplesse de l’herbe un peu folle, dont on ne sait si la prochaine brise ne lui sera pas fatale.

– Moi, tu sais, ce qui m’intéresse, c’est plutôt les grenouilles…

– Mais vois-tu, les abords de la mare peuvent céder et précipiter le géant aux feuilles crénelées dans l’eau, et la tempête tôt ou tard aura raison des branches arrogantes qui prétendent étendre leur ombre en tous points. Le roseau, lui, pliera mais sans jamais rompre, et il regardera, de pas très haut certes, mais vivant, la chute du colosse.

– Ah oui… Vu comme cela…

J’étais plongé dans un nouvel abîme de perplexité, mon père savourait la leçon que lui avait inspirée un moment de proximité, et nous étions perdus dans nos songes quand Madame Leguellec passa devant nous.

Elle nous fit un sourire auquel nous répondîmes, et se posta au bord de l’eau, les yeux parcourant le tableau que lui offrait cette si belle composition.

– Zut, elle s’est mise juste devant nous, et en plus elle va faire peur aux grenouilles !…

– Minouchet, ne sois pas ingrat ni égoïste. Madame Leguellec a comme nous le droit de profiter de la leçon que nous avons reçue, et regarde plutôt comme on la sent épanouie et reconnaissante.

Puis quelques secondes plus tard, et un brin précipitamment, il se leva et je le suivis.

– Mais bon, Minouchet, la théorie sur les roseaux, il faut la relativiser et l’adapter…

– Je vois Papa, je vois…

Et nous prîmes le chemin du retour, laissant Madame Leguellec occupée à sortir l’Opinel qui en permanence était dans sa poche. D’une main sûre elle cueillit une brassée de roseaux pour en faire un bouquet, que Maman – qui n’aime que les fleurs des champs – reléguera bien sûr au fond du bahut en chêne plusieurs fois centenaire.

Parfois, il faut l’admettre, les leçons de Papa ratent leur effet ou tombent à plat. C’est dommage, car je suppose qu’il consacre du temps et de l’énergie à en définir chaque contour et tous les recoins.

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