Posted in Le manuscrit perdu

Panurge, le mouton solitaire…

Panurge – c’est le nom que lui a donné Papa –, vit tout seul, et il en est malade. Il tourne comme une âme en peine dans le champ, sans arrêt ni repos, et forcément, il a attrapé le tournis. Papa m’a expliqué pourquoi Panurge tourne ainsi, tout le temps.

– Tu vois, Minouchet, Panurge est programmé par la nature pour suivre un mouton. C’est d’ailleurs pour cela qu’on le nomme « mouton », et pas « vache » ou « lapin ». Un mouton suit toujours un autre mouton. Mais Panurge est tout seul, et il n’a personne à suivre, alors il se suit lui-même en tournant en rond.

– Mais il ne pourra jamais se rattraper, même en accélérant !

– Surtout en accélérant !…

Aider Panurge m’avait préoccupé toute l’année scolaire, non seulement pour lui éviter de finir complètement fou, mais aussi parce que voir un mouton tourner en rond pendant une semaine, ça finit par être usant et répétitif.

Je n’avais pas trouvé de remède miracle, mais voilà qu’aujourd’hui, par la grâce de mon aménagement au grenier, la solution m’avait sauté aux yeux. Panurge ne suivrait plus bêlant et bêtement un vague congénère qui l’évitait sans fin.

Arrivé devant l’enclos de Panurge, je me plantai devant lui, et posai bien en face le lourd objet que j’avais eu tant de peine à descendre. Aussitôt, mon mouton préféré, et aussi le seul que je connaisse, stoppa net sa ronde infernale, regarda devant lui avec l’air de celui qui vient de découvrir un gisement de fraises Tagada. Il se prit immédiatement d’affection pour l’image que lui renvoyait le miroir de Grand-Mère, relégué depuis longtemps aux oubliettes de l’histoire, dans un coin sombre et poussiéreux des combles.

Tandis qu’il entamait à coup de bêlements des présentations en bonne et due forme, je savourais l’instant et bénissais mon choix de partir, loin des miens et du confort, dans le monde désormais merveilleux du grenier.

– Bon, Panurge, ça va mieux maintenant ?

– …

– Puisque tu me dois un service, je vais te le demander tout de suite, au cas où tu aurais besoin de matériel pour la réponse. S’il te plaît, Panurge, dessine-moi un aviateur ?

– C’est ça, oui, et pourquoi pas aussi l’avion, le steward, l’hôtesse, l’aéroport et les taxis garés devant?

– Non non, juste l’aviateur.

– Tu ne peux pas demander à l’autre?

– L’autre ?

– Oui, l’autre mouton! D’ailleurs, il a l’air aussi emballé que moi par ton histoire.

– Bon, d’accord, un aviateur c’est pas facile à dessiner, alors je sais pas, fais comme Saint Ex, trouve une solution…

Panurge se mit à tourner en rond.

– Non ! Tu ne vas pas recommencer !…

 – Là c’est différent, je réfléchis.

Quand il arrêta de tourner, je déduisis qu’il avait fini de réfléchir.

– Ah oui, je me souviens maintenant ! En fait, je l’ai déjà fait ce dessin, et je te l’ai donné à Pâques.

– À Pâques ? !

– Oui ! Ou à la Trinité peut-être…

– Mais c’est impossible, car à Pâques – et aussi à la Trinité –, je n’étais pas là ! Comment l’aurais-je eu si je n’étais pas là ?

– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

– Je n’en ai point.

– Alors c’est donc quelqu’un des tiens.

Il faut admettre que l’on ne l’épargne point, nous, nos chiens et nos bergers, et d’ici à ce que quelqu’un lui ai dit « Il faut que tu te venges » ? Bah, je ne lui fis point de procès ni ne m’emportai, d’autant qu’il était bientôt l’heure où l’on mange. Et tant pis s’il fabulait.

Cette première rencontre faite et la fontaine n’étant pas loin, j’y allai me désaltérer, et rentrai à la maison pour le repas du soir.

 

La suite de l’aventure de Panurge

Ce texte est extrait du livre Le manuscrit perdu.

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