Posted in Le manuscrit perdu

Docteur Livingstone, je suppose ? ou le retour de Panurge

Cet article est la suite de Panurge, le mouton solitaire

Le soleil avait baissé sur l’horizon, et je voyais au loin Panurge qui avait repris sa ronde infernale. Le grand miroir de Grand-Mère était pourtant là, mais Panurge tournait, tournait encore et sans fin.

– Que se passe-t-il Panurge ? Tu réfléchis ou tu tournes en rond ?

– Les deux à la fois, comme bien des gens!

– Puis-je t’aider ?

– Je suis seul…

– Encore ? Mais pourtant je pensais avoir résolu ton problème !

– Ah oui, « l’autre »? Il va il vient, mais je ne peux pas compter sur lui. Du coup je n’arrive plus à m’endormir et je fais des insomnies….

– Comment ça, Panurge ?

– Oui, c’est un peu pénible à la fin, si je ne vais pas vers lui, jamais il ne vient me voir! Crois-tu qu’il pointerait de temps en temps le bout son museau au détour de cette étrange porte qui donne sur un monde parallèle? C’est toujours moi qui fais le premier pas!

– En même temps tu es un peu pareil, non ?

– Oui, c’est vrai. Bon, au fait, j’ai bien réfléchi, et l’autre aussi je crois, à ton histoire de dessin.

– Inutile d’aller chercher la Lune, Panurge, tu peux laisser tomber si ça te chante.

– Non non, c’est juste que..

– Juste que ?…

– Et bien, en fait, depuis que j’essaie de te dessiner un aviateur, je suis atteint de migraines pas possible. Un mal de tête vraiment douloureux.

– Tu manques d’imagination ? J’en ai à revendre !

– Tu pourrais m’aider, c’est vrai?

– Bien sûr, nous sommes amis !

– C’est parfait. Justement il arrive.

– Qui ?

– Et bien l’aviateur bien sûr!

Panurge leva les yeux au ciel, suivant du regard le vol de onze heures huit d’Air France qui passait à dix kilomètres au-dessus de nous.

– Ils changent de pilote tous les jours, mais ça n’est pas grave, pour l’instant je mémorise tout, et je trierai au moment du dessin.

Et Panurge se remit à tourner, comme probablement tous les jours sur les coups de onze heures, la tête en l’air. Je le laissai là, dans ses pensées artistiques. La douceur de notre campagne auvergnate était à peine troublée par le vague bruit de l’avion, et celui plus sourd et fort de la tête de Panurge qui heurtait violemment l’abreuvoir que Papa avait construite en béton de vingt-cinq centimètres il y a deux ans. Ainsi les élans créatifs de Panurge se heurtaient à trois cents kilos d’élans constructeurs de Papa, à raison d’une fois par tour.

Il fallait que je trouve une solution, car Panurge filait un mauvais coton. J’avais une idée en tête, et donc je me dirigeai derechef vers le grenier.

Le casque colonial se morfondait ici depuis trop de temps. Son tête à tête avec le buste que Grand-Mère utilisait pour ses modèles de vêtements et qui visiblement était un peu trop écervelé devait lui peser. Il allait résoudre le problème qui assommait Panurge.

Je le pris délicatement, autant pour éviter d’écraser quelque araignée somnolente que par respect pour ce morceau d’histoires lointaines et noires qui s’offrait à moi.

– Docteur Livingstone, Peut-être?

– Euhhhh, non. Moi c’est Gilles, et je vais soigner Panurge, mais je ne suis pas médecin. Et vous ?

– Stanley mon enfant. Henry Morton Stanley. Ou John si tu préfères. John Rowland.

– Vous savez, moi je connais une Joanne Rowling. C’est bizarre, non ? Mais vous cherchez qui au juste ?

– Livingstone, enfin à ce qu’il parait.

– Vous n’êtes pas sûr ?

– Bof, tu vois, un jour une chose, le lendemain une autre. Je t’avoue que parfois j’en perd le Nord…

– Pas facile de s’y repérer…

– Je sais, d’ailleurs j’ai eu du mal moi-même, mais entre le typhus ou le choléra, il fallait bien choisir.

– La peste ou le choléra. On dit la peste ou le choléra.

– Non non, typhus, moi c’était le typhus.

– Et ça vous a fait perdre le Nord ?

– Non, plutôt le Sud!

– Et vous le cherchez ce… Docteur Livingstone, je suppose ?

– Oui, c’est cela… C’est un docteur qui est perdu quelque part au fin fond de l’Afrique, et que je dois retrouver.

– Pour le sauver et l’aider ?

– Non non, juste pour ma légende.

– Et quand vous l’aurez trouvé, vous lui direz quoi ?

– Je ne sais pas encore.

– Si vous voulez entrer dans la légende, il faut préparer une première phrase. C’est très important la première phrase. Tenez, moi pour la première phrase de mon livre, j’ai paraphrasé Proust.

– Tu as raison. Et si je redisais la phrase que je tu viens de me dire?

– Ah oui !… « Docteur Livingstone, je suppose ? » C’est pas mal, et ça devrait marcher !

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