Posted in Le manuscrit perdu

Que faire d’une moitié de mensonge non pardonnée ?

La voiture était chargée, nous étions devant la maison de Grand-Père, et le rituel des embrassades battait son plein.

Au signal de Papa, l’embarquement fut immédiat, direction Rennes, avec escales à Roncy le Désert, puis Méziers.

– Bon, en route ! Les enfants, ma Chérie, Madame Leguellec m’a proposé que nous allions passer quelques jours dans sa maison de Plozévet, dans le Finistère, et j’ai accepté. Un peu d’air marin nous changera de la bouse et du charbon de bois.

Comment ça ! Il n’avait pas parlé de routine aussi désolante que routinière !

– Et pour le parcours, Papa, comment va-t-on faire ? Tu as trouvé une autre aire pour fractionner le trajet comme il faut ?

– Ah non, rien du tout. On va déjà aller jusqu’à Montluçon, et une fois sur place on verra si on passe par Tours ou Poitiers. Ça dépendra aussi si Maman préfère conduire au début ou à la fin.

– Mais Chéri, tu as mal digéré le petit-déjeuner ? Ou alors ta douleur au poignet s’est réveillée ?

– Non non, ça va, mais bon, je vais pas conduire tout le temps à chaque fois qu’on voyage, jusqu’à la mort des rats ! Et puis ça te fera du bien de faire autre chose que de la conduite en ville à Rennes.

– Papa, ça veut dire quoi, la mort des rats ?

– Que le temps n’arrange jamais rien à aucune affaire, et qu’il faut rompre pour de bon les routines désolantes.

– Et routinières.

– Si on dit routine dans la phrase, on n’a pas besoin de rajouter routinière.

– Mais je t’ai toujours entendu le dire !

– Parce que je n’avais pas le courage ou la clairvoyance pour dire à la place de « routinière » quelque chose comme « Bon Dieu, c’est vrai ! Quoi ! »

– On m’appelle? Qu’est-ce qu’il a encore fait le Saint Pierre?

– Non, c’est bon, on se débrouille, Papa et moi.

– Et chez Madame Leguellec, tu vas faire un barbecue en béton comme chaque fois que tu vas chez des gens ?

– Pas question, on ira chez Casto si elle veut un barbecue, et on en prendra un électrique. Et un qui fait plancha, ça permettra de varier les déplaisirs. De toute façon, j’ai demandé à Serge d’amener sa remorque et de démolir celui de chez Grand-Père. On ne peut pas vivre dans le déni toute sa vie. J’ai décidé de faire mon coming out barbecuesque. Je ne suis pas foutu d’allumer trois morceaux de bois, et l’admettre ne va pas me transformer en dégénéré incapable.

 

Et ainsi nous partîmes à l’aventure par les routes de notre beau pays. Papa souriait, et de temps en temps il marmonnait quelque chose dans sa barbe, car pendant les vacances, il ne se rase jamais. Je suppose qu’il avait quelques explications avec Bison Futé, Dieu, Mickey et toute la bande de ceux qui l’accompagnaient dans ses échanges solitaires.

Moi, je savourais les sourires soulagés de Maman, la moue stupéfaite de Titine, et je me disais qu’avec un peu de chance, Madame Leguellec me proposerait de dormir au grenier. Un grenier breton, ça doit pas être mal.

On a fait des haltes, des bouchons, des erreurs de parcours, des pleins d’essence et des vidanges de vessies. On a écouté Papa qui parlait, Maman qui parlait plus encore, de tout, de rien(s), du bonheur et de ce qui ne peut se dire et se décrire, de la musique des mots, de Madame Leguellec qui ronflait et de tout ce qui fait la vie d’une famille en voyage.

Mais il me restait sur le cœur un reste de trahison. Un forfait que je devais avouer, quitte à devoir vivre toute ma vie avec la moitié qui ne me serait pas pardonnée.

 

Illustration : Tres de Mayo, par Francisco Goya.

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